accueil regard sur une pensée

 Les vagabondages littéraires


De la naissance d’une langue à la célébration « des Méditerranées » croisant en chemin « la plume insolente » de Villon, quelques notes de lectures pour voyager d’hiver en printemps.

Poésie

M. ArbatzMichel Arbatz
« Je connais que pauvres et riches… »
Le Testament Villon
Editions Le Temps qu’il fait, novembre 2016

Chaleureux et plaisant recueil qui relate l’errance humaine et poétique de François Villon à travers ses dits et contredits, ballades, soit deux mille vers revisités par Michel Arbatz à travers un livre « qui met vis-à-vis le texte original et son adaptation ». L’accompagne un CD dont le prologue retrace la vie du poète, texte dit par Jean-Louis Trintignant. L’amour, la mort, la rébellion se célèbrent avec violence et humour avec « du gras » dans la langue mais aussi « du nectar ». Un passage à Meung-sur-Loire et sa prison a peut-être inspiré un autre trimardeur en poésie de révolte : Gaston Couté, natif des lieux, et ce, cinq siècles plus tard.

Michel Arbatz, le maître d’œuvre de ce recueil est poète, chanteur, comédien et, en outre, fondateur de la BIP de Montpellier, « Brigade d’Intervention Poétique », collectif de comédiens qui « entreprend des actions surprises en tout lieu public pour la diffusion de la poésie ». Ainsi, à Montpellier et dans ses environs, on peut croiser entre autres Desnos, Char, Cadou, Dubillard, Alberti, Hikmet…

*


Voix vivesVoix vives
de Méditerranée en Méditerranée

Anthologie Sète 2016
Collection « Tissages »
Editions Bruno Doucey, août 2016

« C’est ma rivière
En elle je me suis reconnu… »
Faruk Šehić
(Bosnie-Herzégovine)

Depuis des années, chaque début d’été, la ville de Sète redevient une immense agora poétique (60000 participants en 2015). On y célèbre la Méditerranée qui, « malgré les déchirements, la violence, les guerres, la mort », entend la poésie lui conter « la vie, ses douleurs et ses joies, ses drames et ses espérances ».

Cette « parole humaine », celle d’une centaine de poètes réunissant les quatre Méditerranées : latine, africaine du Nord, balkanique, orientale, et puis celle dont l’histoire a exporté la culture dans le monde d’outre-Atlantique ou d’Afrique, a donné lieu à une anthologie mise en forme par Bruno Doucey. Chacun des textes s’y voit publié dans sa langue originale, accompagné de sa traduction en français.

James Sacré, Christian Prigent, Sapho, Georges Drano parmi les plus familiers (entre autres) conversent avec Hala Mohammad (Syrie), Salah Stétié (Liban). Abdullah Thabet (Arabie Saoudite) croise le Roumain Horia Badescu. Il y a aussi les voix du Québec, du Chili, de Haïti, de la Nouvelle Calédonie…

Le mot de la fin revient à Bruno Doucey : « le lecteur peut ainsi savourer la musique des mots sans perdre de vue cet incessant tissage de dialogue entre les êtres et les culturesêtres et les cultures ».

*

Point de vue

P. PelletierPhilippe Pelletier
Albert Camus, Elisée Reclus et l’Algérie
Les « indigènes de l'univers »
Editions Le Cavalier bleu, 2015

En moins de cent cinquante pages, Philippe Pelletier nous propose undialogue à travers le temps entre Elisée reclus et Albert Camus sur leurs visions communes à propos de l’Algérie. Sa volonté, « rapprocher Reclus et Camus à travers la question algérienne et coloniale, permet en réalité de traiter d’un passé commun qui commence enfin à être abordé par de jeunes historiens ». A priori, la tâche peut paraître incongrue. L’un a sillonné l’espace et le temps du dix-neuvième siècle, le second, né en 1913 a été un « acteur » et une conscience de la première moitié du vingtième. Camus n’a certainement pas lu Reclus, nulle trace ne figure dans ses écrits. Pourtant, beaucoup de points les rapprochent. Reclus connaît bien l’Algérie, il y a séjourné régulièrement, il en a étudié les paysages, les peuples qui y vivent, son histoire. Des proches du géographe s’y sont installés. Un descendant par alliance de Reclus a été une connaissance de Camus.

Les deux hommes partagent « la même honnêteté intellectuelle, la même exigence éthique », des convictions proches.

Reclus a pu approcher ce qui a été nommé le cosmopolitisme méditerranéen. Camus, lui, a pu en apparaître comme la synthèse.### Philippe Pelletier, géographe, grand connaisseur de Reclus, spécialiste du Japon, nous offre un regard inattendu et perspicace sur un monde qui nous est autre mais proche.

*

Récit, reportage

Henri CaletHenri Calet
Les deux bouts
Éditions Héros-Limite, 2016

Retour sur Henri Calet avec la réédition par les éditions Héros-Limite du recueil Les deux bouts. En 1953, Calet se voit passer commande par Claude Bellanger, directeur du Parisien Libéré, d’une enquête sur la vie de la population de Paris et de sa banlieue. Un an plus tard, l’ensemble des articles sera réuni en un recueil publié dans la collection « L’Air du temps » sous l’égide de Pierre Lazareff par les éditions Gallimard. Son titre : Les deux bouts.* La suite de récits se présente comme autant de petites nouvelles. On y rencontre le petit peuple dans son quotidien de besogne avec ses joies, ses peines, ses espérances. Et Calet de justifier sa démarche : « Que voulais-je après tout ? Donner un échantillonnage de la population de Paris et de sa banlieue. Je suis allé aux Epinettes, à Bezons, aux Ternes, à Billancourt, au Quartier latin, à Belleville, au Bel-Air, à Bagnolet, à Plaisance, à l’Observatoire, sur les quais, à Montrouge, à la Roquette… J’ai été reçu partout avec la plus grande gentillesse (…) Oui ce rôle de confesseur ambulant me convenait ».

Camus rendra hommage à celui qui « a mis en effet au service des humbles une pudeur de style, des raccourcis, des litotes enfin qui avaient traditionnellement servi dans notre littérature à exprimer les sentiments des plus grands de ce monde… Chez lui le cœur et le talent se rassemblaient ».

* « Henri Calet connaît Paris comme sa poche. Mais Paris, ce n’est pas seulement des paysages, des rues, des maisons, c’est aussi des hommes et des femmes qui vivent, qui travaillent, qui ont des soucis et qui surtout cherchent à joindre les deux bouts ». (Extrait de la quatrième de couverture de l’édition Gallimard de 1954)

*

Humanisme

E. DoletAnthologie des œuvres d'Étienne Dolet,
humaniste-imprimeur (1509-1546)
(Sous la direction de Marcel Picquier)
Jacques André éditeur, 2016

Au fil des siècles, il est des périodes de « fractures » où les obscurantismes côtoient et tentent d’étouffer les pensées les plus novatrices. A cet égard le seizième siècle garde une forte charge symbolique. Les « idées neuves » verront Giodano Bruno (1600), Michel Servet (1553), Étienne Dolet (1546) périr sur le bûcher, victimes expiatoires des inquisiteurs. Près de cinq cents ans après sa mort est parue, dans une version « grand public », une anthologie des écrits d’Étienne Dolet aux éditions lyonnaises Jacques André, rassemblées et présentées par Marcel Picquier, biographe et spécialiste de l’œuvre de l’imprimeur. A noter que la plus grande partie de ses écrits furent jetés au bûcher lors de l’exécution de leur auteur.

Il ne s’agit pas ici de se livrer à quelconque exégèse sur une œuvre et son interprétation, mais seulement de jeter un regard sur une pensée.

Étienne Dolet est né le 3 août 1509 à Orléans. De ses ascendants, on ne sait rien. « La pauvreté, les maigres ressources… des parents, dis-je, dont la vie s’est déroulée heureusement sans qu’ils aient fait de mal à personne ». A l’âge de douze ans, il quitte Orléans. Le maître en rhétorique, l’humaniste Nicolas Béraud l’initie à Cicéron qu’il étudie « assidûment ». De 1526 à 1530, on retrouve Dolet à l’Université de Padoue, élève de Simon Villanovus. Padoue est l’université la plus savante et la plus libre de cette époque. La philosophie d’Aristote y est enseignée « dans une perspective critique et matérialiste ». En 1532, Étienne Dolet est inscrit à l’Université de Toulouse. Deux ans plus tard, ses discours devant les « nations » (associations) d’étudiants font scandale. Étienne Dolet, d’abord emprisonné, quitte Toulouse pour Lyon où, accueilli par l’imprimeur Gryphe, il commence son apprentissage. A Lyon, les autorités sont tolérantes. Dolet publie ses discours de Toulouse, ceux d’un « libre penseur ».

En 1534, au moment où Étienne Dolet arrive à Lyon, sort le Gargantua de Rabelais sur les presses de la ville. C’est aussi, le 17 octobre, « l’affaire des placards ». Marot, inquiété, fuit en Italie. En 1538, Dolet épouse Louise Giraud, reçoit le privilège d’imprimer pour dix ans et installe son imprimerie à l’enseigne de « La Doloire d’or ». Imprimeur, Dolet publiera Marot, expérience initiatrice, mais aussi Cicéron dont il est l’émule, Gallien, Hippocrate, Sophocle, Virgile… L’humaniste comptera parmi ses proches Guillaume et Maurice Scève, Bonaventure des Périers… Du Bellay lui rendra hommage. Gryphe lui sera fidèle. Étienne Dolet orateur, rhéteur, célèbrera la « république cicéronienne », polémiquera avec Érasme en défendant le latin classique. Pourtant, vers 1540, prenant conscience de son caractère novateur, il deviendra un ardent défenseur de la langue française.

Ses discours, ses écrits sont tous plaidoyers pour la tolérance, la défense du droit d’association. Dolet fustige le fanatisme religieux, définit une éducation humaniste changeant le monde, il écrira une sorte de « Panégyrique des Français et du roi François ». L’Inquisition ne lui pardonnera rien. Condamné pour « pravité hérétique » (comparer à « dépravé »), il ne peut éviter une mort certaine.

La personnalité de Dolet apparaît complexe, l’homme déchaînera des haines en son temps, passions qui traverseront les époques. Son iconographie-même sera sujette à caution : présenté comme un vieillard acariâtre, chauve, d’une laideur caractéristique, il n’a pourtant que trente-sept ans au moment de son exécution. En fait, l’homme se reconnaît intransigeant sur sa pensée. Il ne tolère ni l’intolérance, ni les superstitions, ni la censure. Dolet est avant tout un « esprit libre ».

L’une des thématiques autour de l’humanisme au seizième siècle se centre sur « l’incroyance ». Jean-Loup Kastler, spécialiste du sujet témoigne : « Pour les humanistes du Seizième, athée est un terme polémique avec d’autres expressions comme singe de Lucien (en référence au polémiste ou monstre d’irréligion). » Le sujet de la croyance ou non en l’immortalité de l’âme est une redoutable arme de guerre. « Victimes de leur fanatisme, les théologiens de l’époque sont perçus avant tout comme les dupes de leur propre langage. » Pour Lucien Febvre, l’athéisme n’existe pas à proprement parler, la vision du monde étant dominée par l’idée de providence. Kastler adhère à la méthode de Lucien Febvre liant histoire, anthropologie et linguistique, mais « ne peut plus souscrire aux conclusions » de son ouvrage. « La thèse communément admise aujourd’hui est au contraire que l’incroyance est un phénomène protéiforme qui s’est adapté en fonction de l’époque. » Dans L’Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar jette un regard nouveau sur la question « en réfléchissant sur la part du contexte répressif dont les individus peuvent exprimer leur incroyance », argumente Jean-Loup Kastler. L’historien et philosophe Jean-Pierre Cavaillé, à partir du constat de Marguerite Yourcenar, a proposé récemment une approche nouvelle : « la langue comme espace de liberté ». Par-delà le temps, la figure de Dolet, acteur de son siècle, nous permet peut-être de jeter un regard sur l’actualité de notre époque.

Bernard Sénéchal

Sources :
- Lucien Febvre : Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (Albin-Michel)
- Marguerite Yourcenar : L’Œuvre au noir (Gallimard)
- Site de l’Association laïque lyonnaise des amis d’Étienne Dolet
- Théorèmes, revue en ligne, dossier de Jean-Loup Kastler : Du « problème de l’incroyance » à « l’étrange liberté » Un changement de paradigme de l’histoire des expériences religieuses ? (Genève)