accueil édito


Voilà donc près de quinze ans, en mai 2002, que paraissait le premier numéro d’une revue qui s’appelait alors Anacoluthe. Si l’on ajoute les 39 numéros de L’Iresuthe aux 16 d’Anacoluthe, nous voici 55 numéros plus loin. Un sacré bon bout de chemin, nombre des participants au premier numéro sont toujours là, d’autres sont passés, revenus plus ou moins régulièrement, nous ont rejoints pour enrichir une déjà belle collection. Ce temps qui a passé nous permet de réaliser l’importance de ce qui s’est joué là, modestement, humblement, sans doute, à travers ces textes et ces innombrables lectures et découvertes partagées. Derrière eux, derrière les livres de toutes époques et leurs idées dont il fut question ici, n’est-ce pas bien souvent un point de vue sur ce terrible temps que nous vivons qui semble quelque peu se dessiner ? Tout comme en témoigne aussi la toute nouvelle couverture de Renée-Martine Crappier qui contient ce 39e avatar que vous avez entre les mains. Voici ce qu’elle dit de son dessin : « C'est un être humain normal c'est à dire pas armé qui fait peur à un abruti masqué et destructeur. J’ai fait une série comme ça un jour de colère où je m'énervais sur la bêtise humaine qui s'épanouit dans des bains de sang. Je ne suis qu'un peintre et je suis bien contente de ne savoir donner que des coups de crayon. » Cette couverture, finalement, nous résume assez bien. 

Michel Diaz propose, dans les dernières pages du présent numéro, une chronique sur le livre (autoédité) de Jean Forestier, La Morasse. « Ce sera, nous indique Michel Diaz, son unique livre, qui ne sera jamais distribué, et sans doute presque pas lu. Faisant entorse à ce que j'essaie de vous proposer d'habitude, il ne s'agit pas ici de littérature, mais du témoignage de quelqu'un qui n'a rien d'un "auteur". Mais pourquoi ne pas se faire aussi l'écho de quelqu'un qui a des choses à nous dire ? Son ouvrage mérite le respect. Et j'y ai été d'autant plus sensible qu'il évoque des événements qui ont durement (d'une autre manière) affecté ma vie ». Un témoignage certes, par un écrivain non "patenté", mais qu'importe ? Déjà le titre est une fort belle métaphore. L'analyse précise qui en est faite ici est très intéressante et le sujet parle aux lecteurs de notre revue. Il y a quelques années, James Tanneau avait lui-même témoigné de "sa" guerre d'Algérie, puisqu'il y fut envoyé, appelé, (comme infirmier, je crois) dans les tout derniers mois du conflit1. Michel Diaz nous précise encore : « Je voulais dire encore, à son propos, que l’auteur (je l'ai rencontré, il n'en parle qu'en confidence) a subi des "pressions" de la part d'anciens combattants, ces gradés dont il dénonce l'attitude, nostalgiques de l'Algérie française et des guerres coloniales, qui refusent de faire quelque promotion que ce soit de son livre, et ont même tenté d'en interdire la publication. Vous devinez l'amertume de ce monsieur qui espérait encore se rendre utile. » L’aspect fort confidentiel de notre revue nous permet de prendre la liberté de susurrer cette confidence qui ne peut qu’intéresser et toucher nos lecteurs. 

DentifriceOn lira aussi dans ces pages, entre diverses curiosités, un petit texte, d’une brièveté sans nom empreint à plus d’un titre d'une certaine forme de subtile sagesse à destination de l'homme moderne (!!!), mais oui, mais oui, qui m'a bien amusé et me laisse… sans voix. J'aurais presque envie de l'appeler Vademecum, pour la marque de dentifrice qui améliore le brossage de vos dents depuis 1892 ! (C’est dire son efficacité et votre longévité), mais aussi pour le sens plus général de l'expression latine. Roger Noiseau, puisque c’est lui qui l’a commis, qui l’a osé, nous apporte en quelque sorte un petit vade-mecum pour notre vie quotidienne... Une profonde et réjouissante leçon de vie à méditer sans fin devant le vide abyssal du miroir. Je ne changerai pas son non-titre pour autant, bien entendu Il s’intitule en effet… « Sans titre » … Autrement dit, si l’existence précède l’essence, l’essence n’est pas toujours suivie de l’existence, si vous voyez ce que je veux dire. Non ? Alors passons, puisque tout passe. 

Et puis, avec de la poésie et une nouvelle de Jack Vérité comme il sait les trousser pour sonder les cœurs des gens simples, dans un passé si intemporel qu’il nous est tout proche, on suivra nos passeurs de livres au fil des pages et grâce à eux nous ferons encore bien des découvertes. Car bien entendu, l’existence procède des sens, et du sens… Bon… Alors, allez-y voir. 

Voilà bien, avec tout cela, de quoi s’armer la caboche face à l’année (terrible, probablement) qui s’annonce et à ces temps particulièrement incertains, face à l’insondable horreur du monde, à sa sinistre farce. Dans cette intranquillité, au cœur de nos angoisses existentielles mais aussi réelles (sociales, économiques, politiques, anthropologiques, éthiques…), les livres, la culture et les œuvres d’art sont là pour aiguiser notre lucidité comme pour faire s’épanouir nos rêves, et c’est un bien précieux. Entretenons-les. Qu’enfin cette lucidité et ces rêves accompagnent et soutiennent nos meilleurs vœux… contre le pire.

Jean-Claude Vallejo


1 Voir le texte de James Tanneau, Bab el Oued 1962, un appelé témoigne, dans L’Iresuthe n° 24, printemps-été 2012.
Source image : enzymeglouton.com