accueil de l'ordre

Les recommandations réfractaires

M. MalteMarcus Malte
Le Garçon
Editions Zulma, 2016
(Prix Femina 2016) 

Marcus Malte vient du roman noir. En 2007, nous lui avions décerné le Prix Michel Lebrun pour le très beau Garden of Love. Avec Le Garçon il confirme qu'il est un écrivain qui compte. 

1908. Un garçon de 14 ans, muet, sans nom ni prénom. Sa mère meurt. Il fait un bûcher pour une crémation. Une longue errance suit. Il vit dans les grottes et déniche sa nourriture dans la nature : des mûres, des fèves des oignons, des truites, des grenouilles, des figues, des prunes, des groseilles.... 

Pour le « Garçon », deux rencontres vont compter : celle de Joseph le sage de Brabeck, l'ogre des Carpates, lutteur de Foire, dont il va devenir le second et l'ami. 

Avec lui, il parcourt la France des foires et marchés en roulotte tirée par un hongre. L’ogre lutteur de père en fils lui raconte sa découverte de l'Amérique. Diminué physiquement Joseph se pend. 

Resté seul il continue son errance. Il va faire une seconde rencontre, celle d'Emma, conductrice d'une auto qui va percuter la roue de la roulotte. Elle a 26 ans et vit avec son père Gustave, veuf. 

Ils le recueillent et le soignent. Il guérit. Emma lui fait la lecture, elle adore lire pour lui : la poésie, Verlaine, Hugo. Les mots, et la musique : Liszt, Mendelssohn... 

1910-1914 – les quatre plus belles années de la vie du Garçon. Après un baiser au creux de la main, il frisonne, c'est le début d'une belle histoire d'amour, il a 18 ans. Emma est belle, ils perdent leur virginité et débutent une frénétique activité amoureuse, ils ont un appétit féroce, ils se découvrent avec passion. Ils jouent à la sexique, les mots du sexe. Ce sont des lectures de livres érotiques, pornographiques : Guy de Maupassant, Alfred de Musset, l'Album Zutique de Rimbaud, et le Marquis de Sade, mais Sade c'est trop de cruauté. Des livres, des livres, des livres. Il devient Félix, elle est sa sœur, et son amante. Le 1er août 14, c'est leur dernier été, Ils entendent les cloches, c'est la Guerre. Félix a vingt ans la GUERRE le rattrape. Emma lui envoie de très belles lettres d'amour, profondes, révoltées contre la guerre, des lettres émouvantes. Il est le témoin muet des pulsions meurtrières des hommes et de la monstruosité de la guerre.

« Temps du bonheur et temps du malheur ne sont ni d'égale mesure ni d'égale valeur ». 1914-15 on lave son linge sale : dix-neuf millions de morts, « ce sont des loups, une horde de loups affamés ». Emma déteste la guerre « des moutons qu'on mène à l'abattoir », « La guerre me dégoûte. ». Le Garçon est dans un commando avec Guso, Thil, Olivetti, Panosian. Une escouade de corps franc qui bénéficie d'une grande liberté. On leur fout la paix. Le Garçon tue à l'arme blanche au sabre d'abattis. Les autres l'appellent L'ange de la mort, le Sioux, le lynx. Il y rencontrera un curieux caporal et sera avec lui lorsque ce dernier perdra sa main droite. Et c’est ainsi qu’il côtoiera le Blaise Cendrars de J’ai tué et de La Main coupée, ou encore de La Guerre au Luxembourg. Jamais nommé on le reconnaît cependant aisément. Ils se reverront brièvement sur un trottoir de Paris…

1916-1938 : Le Garçon va être gravement blessé, quatre balles dans le corps. Il passe cinq mois à Falaise où Emma l'a rejoint. Le garçon recouvre ses forces. Mais les démons, les cauchemars n'ont pas cessé, il se bat avec ses revenants. Les morts se vengent. La guerre a gagné la partie. Le 9 novembre 1918, Guillaume rend les armes et Guillaume Apollinaire meurt. Le Kaiser, Foch, Pétain, Nivelle, sont vivants. Le 15 novembre Emma ne se lève pas, elle a des céphalées. Le mal empire. LA GRIPPE. L'agonie se prolonge. Son cœur cesse de battre. Pour le Garçon l'errance va reprendre. Arrêté pour vagabondage, relaxé, il est mêlé à une bagarre avec un boche à Alès. Il est condamné à douze ans de travaux forcés. Le bagne à Cayenne. Libéré le 6 juin 1933. 

Un enfant sauvage face à la sauvagerie de la vie et à la cruauté des guerres. Une poésie rugueuse. Une réussite !

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D. FassinDidier Fassin
La Force de l’ordre
Une Anthropologie de la police des quartiers
suivi de La Vie publique des livres

 Didier Fassin sociologue a enquêté sur la police de banlieue pendant quinze mois, de Mai 2005 à Juin 2007, nous étions alors sous Sarkozy. Il a partagé le quotidien d'un commissariat et de la BAC (Brigade anti-criminalité). Fassin prend le café avec eux, discute sports, politique. Sa demande pour prolonger ses recherches fut refusée. Comme l'armée, la police est muette. Il faut dire qu'on n’aime guère les regards extérieurs et que les travaux des sociologues sont jugés trop critiques. 

Tenir des propos racistes et xénophobes ne prêtait pas à conséquence. Lors des émeutes de l'automne 2005, le gouvernement instaure l'état d'urgence pour la première fois depuis la Guerre d'Algérie. Pour la police c'est opérer en terrain hostile, presque en guerre. Les relations avec la population sont dégradées. Le but est de mater les populations rebelles avec l'aide d'armes comme Taser, Flash Ball. 

Les jeunes policiers issus souvent du milieu rural ou de petites villes de province ont l'image d'une banlieue dangereuse : ils sont chez « les sauvages » et c'est la jungle dans les quartiers, les policiers d'origine maghrébine sont rares, voire totalement absents à la BAC. Les « Baqueux » sont bien aimés de leurs chefs car ils font du chiffre. Pour eux les politiques laxistes favorisent l'immigration. Les jeunes des quartiers ont peur de la BAC. 

La Police doit faire régner l'ORDRE, et depuis Sarko c'est la politique du chiffre. Pour faire du chiffre on fait tout pour PROVOQUER un délit d'outrage et rébellion. Les lycéens, étudiants et les jeunes des quartiers bourgeois bénéficient de plus de clémence. 

L'orientation des activités de la sécurité publique se fait vers les étrangers en situation irrégulière et les usagers de cannabis au détriment de la lutte contre la délinquance et la criminalité. 

Les violences surviennent surtout dans les quartiers populaires et sont subies par des jeunes, des ados des minorités ethno-raciales. Les brutalités subies demeurent le plus souvent invisibles et bien sûr impunies. 

La violence n'est pas seulement physique, mais elle est aussi morale et psychologique : provocations verbales, humiliations parfois incessantes, menaces, insultes.

Alors que selon un sondage CEVIPOF, 57% des policiers et gendarmes sont prêts à voter Marine Le Pen et pour le FN, il me semble important de lire ce livre. 

Lire aussi : Etat d'Urgence et Business de la sécurité, Niet ! éditions, 2016. Dans un livre d’entretiens, Mathieu Rigouste, sociologue et essayiste, analyse le mode de militarisation du territoire.

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P. ThibaudeauxPatrice Thibaudeaux
L'Usine nuit et Jour
Journal d'un intérimaire
Préface d'Henri Simon, illustrations de l’auteur
Collection Voix d'en bas
Editions Plein Chant, 2016

Quelque part en France, dans une petite ville, Patrice Thibaudeaux est ouvrier dans une usine de galvanoplastie. Prolo, fils de prolo, il est né en 1967, il devient ouvrier dans le bâtiment, puis intérimaire de nuit à l'usine. Dans les années 90 comme Jean-Pierre Levaray, Il animait un fanzine libertaire, musique punk et expression des révoltes. 

Avec L'Usine nuit et jour, nous pénétrons au cœur de l'usine, et vivons le quotidien des ouvriers intérimaires ou permanents en CDI. Jour et nuit dans cette prison qu'est l'usine, des ouvriers font un travail physique, répétitif, en plein air. Sans abri, les jours de pluie, c'est l'enfer. 

Patrice est un homme chaleureux, intarissable sur les luttes sociales dans le monde entier, passionné de littérature et grand lecteur des écrivains prolétariens. Autodidacte, il a repris des études et a obtenu une licence d'histoire. C'est la chronique de ces journées d'usine qui constitue la dernière partie du livre, les conflits et la solidarité entre les ouvriers, la révolte et la tristesse devant l'impossibilité de s'en sortir. 

L'alcool et la drogue sont très présents dans l'usine. On se défonce pour oublier la souffrance. Les bagarres sont fréquentes. 

Les intérimaires n'ont pas le choix, c'est le travail ou la porte. Ils doivent tout accepter sinon c'est le chômage. Les négriers de l'intérim leur carottent quelques euros, oublient les primes des heures sup. Ils virent les intérimaires le vendredi soir et la veille des jours fériés pour ne pas les payer, mission terminée. 

Les salaires sont bas à l'usine : le SMIC, guère plus même avec quinze à vingt ans d'ancienneté Les caristes gagnent seulement quelques dizaines d'euros en plus. Pour les intérimaires avec la prime de nuit c'est 1400 environ, on fait des heures sup pour gonfler les bas salaires mais on y laisse des plumes la nuit. Le patron, lui, gagne 14 000 euros, il est aussi diacre ! 

Le quotidien de l'usine Ce sont des accidents et des blessés car l'usine est dangereuse. Ainsi Patrice est anéanti par la mort accidentelle de Raymond, un ouvrier apprécié de tous : une triste journée. 

« J'attends avec impatience et soulagement le jour où je me tirerai définitivement de ce cloaque », dit Patrice en conclusion de ce livre. Un témoignage important sur la réalité de l'exploitation aujourd'hui. 

Voir aussi :
– Henry Poulaille : Nouvel âge littéraire, Collection Voix d'en bas, Plein Chant, 1986 (Réimpression, 2016) 
Daniel Martinez : Carnets d'un intérimaire, Agone, 2003

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G. DelatouscheGermain Delatousche
Bois gravés, Dessins, Quelques peintures
Témoignages et documents par Lucien Bourgeois, René Virard, Georges Turpin,
Jean-Daniel Maublanc, Henry Poulaille, J.G. Robert Treno.
Collection Type-Type
Éditions Plein Chant, 2016

(300 illustrations dont 40 en couleurs. 500 exemplaires sur Olin Regular d'Antalis.) 

Dans sa remarquable collection Type-Type, Edmond Thomas nous propose une belle édition de Germain Delatousche un peintre graveur libertaire à découvrir. Né en 1898 Dans l'Eure-et-Loir à Chatillon en Dunois, mort à 68 ans en 1966, il a été successivement peintre en bâtiment, vendeur aux Nouvelles Galeries du Mans, postier, Garçon limonadier, maçon. 

Il collabore à des revues : La Vache Enragée, Les Primaires, Feuilles Livres, Défense de l'Homme, et Le Musée du soir. 

Il fait sa première exposition en 1919, puis il entre en 1921 à la Vache Enragée. En 1922 il est clochard, puis retrouve du travail comme décorateur sur verre. Il participe à une exposition en faveur de l'Espagne avec Luce et Vlaminck. Libertaire. Il illustre de bois gravés la revue Maintenant de Poulaille. Il dessine et grave aussi pour des livres de Francis Carco, Bizeau, JH Rosny, Henry Poulaille, Régis Messac, Maurice Constantin Weyer, Charles Auguste Bontemps, Charles Nodier, Jules Vallès, 44 Paris Perdu, 12 bois gravés, René Ringeas : Gaston Couté 24 dessins. : livres illustrés de bois gravés… Il organise des expositions de groupe pour ses amis peintres réalistes avec le groupe les Compagnons. Il a aussi côtoyé les écrivains prolétariens. 

Peintre du vieux Paris et de la mouise, de Montmartre, de la Butte aux Cailles, il excelle dans la xylographie et la gravure.... Germain a créé des œuvres attachantes et fortes, représentatives d'une époque et d'un monde aujourd'hui disparus. Des textes de Jean-Daniel Maublanc et d'Henry Poulaille à sa mort racontent la vie de Germain Delatousche. « Il y a des artistes qui sont condamnés à attendre. Delatousche est de ceux-là, mais son œuvre viendra… » (H. Poulaille) Ce livre contribue à la fin de son purgatoire.

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Boulots de merdeJulien Brygo et Olivier Cyran
Boulots de merde !
Du cireur au trader, enquête sur l'utilité et la nuisance sociale des métiers
Collection Cahiers libres
Editions La Découverte, 2016

Comment définir le boulot de merde (Bullshit jobs) de Graeber à l'heure de la prolifération des contrats précaires, des tâches serviles ? Deux journalistes indépendants ont enquêté. 

Les boulots de merde sont partout, ils se caractérisent par des rémunérations rachitiques, la précarité, des contrats dégradés ou inexistants, la dureté des tâches. On les trouve dans le nettoyage réservé surtout aux femmes, la restauration, (serveuses, plongeurs), livreurs de repas à domicile, cireurs de chaussures, livreurs de prospectus, stressés, déprimés. 

Le plus souvent dans ces métiers de merde on est auto entrepreneur, un larbinat moderne. Les autoentrepreneurs s'auto-exploitent, c'est une régression sociale au XIXe siècle. Dans la presse et les médias les journalistes précaires sont nombreux, ils représentent un quart des cartes de presse. Les auteurs du livre sont eux-mêmes journalistes précaires. Le Livre se clôt par une interview d'un ami postier de Marseille, Serge qui démontre comment un service public peut devenir un boulot de merde avec de nombreux emplois précaires. La Poste rend payant tout ce qui était gratuit, elle réduit la masse salariale et a recours massif aux contrats précaires. La Poste restructure, casse, ferme tout. L'hôpital comme la Poste sont victimes de la « casse sociale » au détriment des plus démunis. Pour Serge « c'est la lutte collective qui redonne du sens à notre boulot »

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L. TrézenikLéo Trézenik
Les Hirsutes (Ed.1884)
Hachette Livre / BNF, 2016

Dans le livre paru chez Léon Vanier en 1894, Les Hirsutes, Léo Trézenik, pseudonyme de Léon Epinette (1855-1902), raconte la naissance de ce groupe qui durera de 1881 à 1884 succédant aux Hydropathes : Alphonse Allais, Sapeck, Rollinat… Pas mal de poètes déploraient le manque de cafés où l'on pouvait dire des vers, se réunir à cinq puis à sept… 

Fin septembre 1881, la nouvelle société « les Hirsutes » naît sur les ruines des Hydropathes. Le premier président est Maurice Petit. On se réunit et on boit l'absinthe chez la mère Arnaud au Quartier Latin. On y retrouve Jules Jouy, Léo Trézenik. Félicien Champsaur. 

Sapeck, La Joconde fumant sa pipeC'est Emile Goudeau qui proposera le nom de « Hirsute ». Les réunions ont lieu le Vendredi dans un café, c'est une réunion de poètes, de Fumistes, d'incohérents. Sapeck propose une promenade dans les endroits bien femmés du quartier latinesque. Puis on se réunit au Café de l'Avenir, la salle est comble, c'est le renouveau de la littérature au Quartier Latin on rédige des statuts, et on paie une cotisation mensuelle. 

Champsaur dit un sonnet, Jules Jouy se multiplie avec deux monologues, Sapeck nous console avec « le Gondolier et la folie de consolation » et Goudeau déclame « la revanche des bêtes et des fleurs ». Maurice Petit, le président, est remis en cause et est la proie à des plaisanteries, on se moquait de lui. Une partie des Hirsutes souhaite le remplacer par Goudeau qui accepterait la présidence si on lui demandait. Le besoin d'un autre Président se faisait sentir. Goudeau était le président qu'il fallait, il fut appelé à remplacer Maurice Petit. 

Goudeau avait amené avec lui de Montmartre pas mal de nouveaux Hirsutes, poètes, diseurs, peintres, dessinateurs. Puis Goudeau se désintéresse. Le groupe se saborde en février 1884. 

Eugène Bataille, alias Arthur Sapeck est né au Mans en 1853, il est mort en 1891. Hydropathe, Fumiste, Hirsute, Incohérents, il est caricaturiste. Il est passé à la postérité pour sa Mona Lisa fumant la pipe, bien avant Marcel Duchamp qui fera un détournement de la Joconde en 1919 (la fameuse moustache et « L.H.O.O.Q »). 

L'Exposition des Arts Incohérents rassemble, en octobre 1889, vingt mille visiteurs.

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James Tanneau