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 Cinq notes de lecture


La ZoneMarkiyan Kamysh
La Zone
Traduit de l’ukrainien par Natalya Ivanishko
Ed. Arthaud, 2016

La zone, c'est le périmètre interdit de Tchernobyl, 2600 km². Les récits de voyage ont cela de bon pour le lecteur, qu'il peut en profiter sans devenir pour autant radioactif. 

Ce n'est pas le cas de Markiyan, journaliste ukrainien de 28 ans. Depuis des années, il est un "stalker", c’est-à-dire quelqu'un qui fait régulièrement des incursions de plusieurs jours pour visiter la zone. Le lecteur s'attend à un réel exotisme : un lieu vide d'humanité et totalement rendu à des animaux suffisamment résistants ou adaptables, voire modifiés… Il s'attend à rencontrer quelques fondus de photographie urbaine, des peintres de gouttières rouillées, des scientifiques amoureux du cheval de Przewalski, dont la passion justifierait une telle prise de risque. Même pas. La zone est sillonnée sans arrêt de junkies, de chasseurs, d'ivrognes et de gars plus ou moins allumés, qui se font parfois embarquer par la police. 

Le lecteur espère que la poésie émerge des villes abandonnées, en réalité, elles sont juste à mourir de tristesse. Kamysh persévère, boit beaucoup, seul ou avec des gens de rencontre. Après, il se fait des grosses frayeurs avec des lynx, et rentre imbibé, non seulement de vodka mais aussi de césium à faire exploser les compteurs. 

"La zone se mérite", dit-il. "Nous sommes les enfants de notre époque. Où pourrions-nous encore aller ?". C'est vrai qu'Eden et Eldorado sont en déforestation. Qu'Himalaya et Antarctique reçoivent des touristes. En fait, pour les contemporains de l'accident de 1986, la Zone est "une terre de paix, figée et hors du temps". 

On peut comprendre. On aimerait qu'il en sorte des fulgurances artistiques : quel sujet d'exception ! – L'écrivain manque un peu de stature. Comme document, c'est passionnant. Je suis de la génération des mères-poules qui trouvent parfaitement déraisonnable, déjà de se "biturer", et ensuite d'assaisonner sa vodka aux champignons radioactifs. Mais la Zone fascine la lectrice.


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K. MazettiKatarina Mazetti
Le Viking qui voulait épouser la fille de soie
Traduit du suédois par Lena Grumbach
Actes Sud, Babel, 2015

 Ah, les rencontres de hasard avec les livres... La très jolie couverture qui évoque un vitrail. Puis le titre, qui donne envie de voyages lointains et d'amour. Avec un petit plus intrigant : que vient faire la soie dans cette histoire ? Par amour de la Scandinavie, je l'achète, sans me souvenir une seconde que j'ai eu entre les mains "Ma vie de pingouin", du même auteur, que je n'ai pas daigné lire. Après, on me dira plusieurs fois : "Mazetti, mais oui – Le mec de la tombe d'à côté – t'as pas lu ?" Non, je ne connais ni Mazetti ni le mec. 

Suède, dixième siècle, âge d'or des Vikings. Un jeune navigateur quitte son île pour se rendre avec ses compagnons jusqu'à Kiev, de l'autre côté de la Baltique. Quand la ville tombe aux mains des pillards, il recueille la belle Milka et l’emmène chez lui. Elle intrigue beaucoup les Suédois, de même que ses deux esclaves : Petite Marmite à la peau sombre et Poisson d'or aux yeux bridés.

Comment ces jeunes filles vont se faire accepter ou pas, ce qui va leur arriver, c'est ce que l'auteur va dévoiler, avec un magnifique talent de conteuse. D'ailleurs, cela commence comme un conte : "Sabjorn était un homme qui vivait avec ses domestiques et ses esclaves dans une ferme délabrée sur Mockelo, une île de la côte est..." 

Oui, les Vikings qui n'avaient ni roi ni empereur avaient pourtant des domestiques et des esclaves. Belle histoire qui parle aussi de chocs des cultures et de tolérance tout en nous faisant découvrir les mœurs de ces grands navigateurs, beaucoup décriés par leurs contemporains, en partie parce qu'ils sont restés païens bien plus longtemps qu'eux.

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H. JamesHenry James
Voyage en France
Traduit de l’anglais par Philippe Blanchard
R. Laffont, Pavillons poche, 2012

Cette virée touristique dans la France de 1877 en compagnie d'Henry James est une curiosité. Il faut savoir que pendant un bon siècle, ce récit de voyage a servi de guide aux touristes anglais et américains en France. 

Commençant par Tours, notre écrivain se dirige vers Le Mans, Nantes, en visitant quelques châteaux de la Loire, puis descend vers le Sud (Bordeaux, Toulouse, Arles, Carcassonne) avant de terminer son périple par la Bourgogne. 

Nous voici transportés dans un temps où le tourisme de masse n'existait pas. Où l'on se déplaçait en train, en voiture à cheval, où les auberges étaient souvent calamiteuses mais la chère excellente ...sauf "l'effroyable gras-double" ! 

Henry James est passionné par l'Histoire et nous raconte, à propos des monuments visités, des anecdotes qui témoignent de sa grande érudition. Son regard est souvent pictural, romantique, attaché à la lumière, aux perspectives et atmosphères. Sa réflexion se déplace avec maestria du passé à "son" présent, qui pour le lecteur d'aujourd'hui, est délicieusement suranné. 

James, qui parle excellemment le français et n'en est pas à son premier voyage, communique aisément avec les gens de rencontre : les guides de musée, les aubergistes, les cochers, servantes et voyageurs de commerce... Il nous fait part de quelques idées intéressantes sur la trace laissée par la Révolution sur la démocratie en France. Il remarque à maintes reprises la place très importante que tiennent les femmes, qui exercent divers métiers et font preuve d'une autonomie très originale pour un Anglo-saxon. 

"Il n'y a d'ailleurs en France aucune branche de l'activité humaine où l'on ne risque pas de trouver une femme(...) Elles sont redoutables. En France, il faut compter avec les femmes". 

Voilà qui n'a pas changé, si ?

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S BenchetritSamuel Benchetrit
La nuit avec ma femme
Plon, 2016

Le jour de la mort de Marie Trintignant, nous partagions un repas en plein air. Mon père est sorti de la maison et a dit d’une voix cassée par l’émotion : « Madame Trintignant est morte ». Ce « Madame » était un hommage, l’expression du respect envers cette actrice élégante et digne qui est morte d’une façon sordide. 

À l’époque, Samuel Benchetrit était marié à Marie Trintignant. Seize ans après, lors d’une longue nuit d’insomnie, il parle au fantôme de Marie qui vient parfois le voir. Les phrases sont saccadées, comme si elles suivaient le rythme d’une respiration oppressée. Le rêve et la réalité se mêlent dans une écriture poétique aux accents oniriques. Ce n’est pas le procédé littéraire que j’ai préféré dans ce livre, mais l’expression pudique de la tendresse toujours présente pour la femme aimée. 

L’auteur raconte comment il a dû apprendre à son jeune fils la mort de sa mère, cette violence obligée qu’il lui a fallu infliger. Il rapporte ce qu’il sait des faits. Mais surtout, cette présence de Marie qui continue à l’accompagner, malgré les autres amours et le temps qui passe. 

Il n’y a pas de haine chez celui qui raconte. Il y a juste cette impossibilité de prononcer le nom de Cantat. On pense au beau livre d’Antoine Leiris resté seul avec son fils après la mort de sa femme au Bataclan : « Vous n’aurez pas ma haine ». 

« J’ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S’en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J’invoque la colère pour que tu la calmes.

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A. TerrayAude Terray
Les derniers jours de Drieu La Rochelle
Grasset, 2016

La réputation littéraire de Drieu est aussi lumineuse que sa réputation personnelle est sombre. Il semble que l'auteur du Feu follet ait beaucoup marqué ceux qui l’ont côtoyé, surtout dans sa jeunesse. Aragon s’inspire en partie de son dandysme, de sa séduction, de sa personnalité ambigüe, pour brosser la génération brisée de l’entre-deux guerres dans « Aurélien ». D’abord pro-Européen, socialisant, puis fascisant, réactionnaire et fasciné par la force germaniste, comme on sait, Drieu se mit même à encenser Staline à la fin de sa vie.

Jean-François Lorette, qui a dirigé l’édition de Drieu en Pléiade, a cette belle formule : 

« Il n'est pas de mon bord politique, je suis venu à Drieu "malgré tout". Mais il y a en effet chez lui quelque chose que j'ai appelé dans la préface un "charme quand même", qui réside, à mes yeux, dans une forme d'imperfection séduisante. » 

Aude Terray choisit, elle, d’aborder Drieu par la fin. Les huit derniers mois de sa vie, fuyant l’épuration, l’écrivain est proscrit et caché par ses anciennes compagnes, qui lui ont gardé de la tendresse. Il a pourtant sauvé Jean Paulhan, mais ses engagements, écrits et fréquentations le désignent pour être arrêté et jugé. Aux prises avec sa servante Gabrielle, qui le sauve du suicide mais le voue aux gémonies, il s’enfonce peu à peu dans un état dépressif. Hésitant entre l'exil, ou assumer un procès, il tente deux fois de se suicider. La troisième tentative réussira. 

La biographe suit l'écrivain dans les souvenirs, désarrois et réflexions que l’isolement forcé fait naître. Drieu voit peu à peu se faire arrêter, condamner et parfois exécuter, tous ceux qu’il a connus. J’ai trouvé passionnantes les pages consacrées à l’épuration « littéraire » menée par les écrivains résistants eux-mêmes, contre l’avis de leurs pairs quelquefois. Des industriels, par exemple, n’ont pas été aussi inquiétés. Cela pose toute la question de la responsabilité de l’auteur et de ses écrits. Peut-on séparer l’un et les autres ?

Pascale Lavaur

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