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Le quart d'heure du passeur

MuratÉtunwan / Celui qui regarde 
Thierry Murat
Futuropolis

« Celui qui regarde » : en sous-titre, et cette citation de Charles Baudelaire pour introduire l’album : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. » Nous accompagnons donc ici un photographe. En juin 1867, il part à la découverte du Far-West. Le dessin de Thierry Murat tout en noir et sépia nous plonge dans l’époque. Le héros est membre d’une expédition d’exploration pour le gouvernement fédéral ; les découvertes qu’il va faire vont bouleverser sa manière de penser et donc sa vie. À son retour ses lectures : William Blake, Edgar Allan Poe et surtout : « The flowers of evil » de Charles Baudelaire, une « ouverture soudaine aux mystérieuses lumières de l’esprit », et ce qu’il a vécu le poussent à retourner sur le terrain… où d’autres aventures l’attendent…

Un très bel album qui renouvelle l’approche des vastes espaces US (géographie et ethnographie), l’espace dessiné des cases et des phylactères. Le geste graphique d’une grande qualité, simple et évocateur, témoigne d’une rare maîtrise. 

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Les années rouge & noirLes années rouge & noir
1. Agnés / Les arènes BD /
Scénario Pierre Boisserie et Didier Convard
Dessin Stéphane Douay
D’après le roman éponyme de Gérard Delteil
Les Années rouge et noir au Seuil, collection Roman noir. 

Ajoutons Marie Galopin pour la couleur, il fallait se mettre à plusieurs pour mettre en image cette grande et forte saga. Mai 1942 au siège de la compagnie des machines Bull, avec Pétain et ses séides, on y vante les qualités des machines à trier les fiches de renseignements (« admettons que vos services recherchent un terroriste qui est à la fois Juif, cordonnier, communiste… ») Nous découvrons une jeune femme qui est membre des services anglais, et de fait gaulliste, elle rencontre un affidé de Marcel Déat, qui lui propose de coopérer car si De Gaulle lui semble tout à fait fréquentable il craint les Rouges, un jeune homme (autre héros de cette saga) va nous plonger dans l’univers des compagnons de route, par ailleurs le frère de la jeune femme est un proche de l’extrême droite… tout se noue en cette fin de guerre… Ce premier tome brosse un tableau précis de ce moment de notre histoire. En mettant en évidence tel fait ou tel événement la bédé déploie, narre, remet en perspective… Des cases serrées sans effets inutiles, un tracé précis conduisent un récit prenant, bourré de renseignements, sur cette période cruciale de notre histoire… affaire à suivre… 

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Nuit noire sur BrestNuit noire sur Brest
Septembre 1937 : la guerre d’Espagne s’invite en Bretagne
Damien Cuvillier / Bertrand Galic & Kris
Futuropolis

Un sous-marin espagnol en rade de Brest : l’Espagne est au bord de la guerre civile, le Front populaire est au bord de la faillite, ce navire est un enjeu de taille, Franco veut le récupérer, l’extrême-droite française veut l’aider, mais des militants sympathisants des républicains espagnols veillent … sur un scénario (Bertrand Galic et Kris) qui retrace les évènements qui se sont déroulés, un peu oubliés, ou franchement ignoré, Damien Cuvillier restitue en images et en couleurs un épisode de notre histoire. 

Un personnage énigmatique, d’autres hauts en couleur, une femme fatale ou presque, la ville de Brest reconstituée... Du beau et bon travail avec un scénariste dont nous allons reparler ! Un dossier en fin d’album apporte les renseignements qui nous aident à mieux nous rappeler. 

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Notre mère la GuerreNotre Mère la Guerre (Le récit complet)
Maël & Kris
Futuropolis 

"Une histoire de guerre véridique n'est jamais morale. Elle n'est pas instructive, elle n'encourage pas la vertu, elle ne suggère pas de comportement humaniste idéal, elle n'empêche pas les hommes de continuer à faire ce que les hommes ont toujours fait. Si une histoire vous paraît morale, n'y croyez pas. Si à la fin d'une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l'impression qu'une parcelle de rectitude a été sauvée d'un immense gaspillage, c'est que vous êtes victime d'un très vieux et horrible mensonge. La rectitude n'existe pas. La vertu non plus". Tim O’Brien À propos de courage c’est avec cette citation que nous entrons dans l’histoire.

Cet album retrace en trois chants et un requiem une aventure, enquête policière, menée dans les tranchées lors de la grande guerre, cette manière de faire non seulement nous fait vivre aux côtés des poilus mais aussi nous fait appréhender l’étendue des désastres, elle nous fait percevoir ce qui, en plus des destructions matérielles et organiques, a été torturé, détourné, annihilé dans le tissu social et dans les psychés. Le titre à cet effet est très évocateur. L’enquête nous fait rencontrer des personnalités très différentes quant aux origines sociales et culturelles, elle nous fait traverser toute la guerre, nous dévoilant toute l’étendue des drames, la perversité et les perversions qu’elle génère directement et indirectement. Le scénario qui va chercher dans tous les registres de la langue (le littéraire, l’argotique, le poétique, les procédés narratifs, etc.) à souligner le très beau travail de Kriss ! Entretient un suspens addictif sans masquer les aspects les plus dérangeants, les situations les plus horribles. On utilise toutes les ressources de la mise en page, tout cela servi par un graphisme éblouissant, de sensibilité, d’expression et de précision, Maël est à l’œuvre !

Le duo Maël & Kris est étonnant, détonnant, une virtuosité au service d’une grande acuité. 

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Notre AmériqueNotre Amérique
Premier mouvement
Quitter l’hiver
Maël & Kris
Canal BD Éditions

Nous retrouvons ce duo, Kris au scénario et Maël au dessin et à l’aquarelle ! à la fin de cette guerre, avec des soldats en déroute, d’autres paumés, de tous bords, sur d’autres champs d’opérations, en d’autres lieux via d’autres moyens de transports, ce début de XXe siècle est plein de fureurs et de rêves…

À la fin de l’album les auteurs dressent les portraits des héros et nous apportent quelques précisions sur leur manière de travailler.

Ce premier tome est plein de promesses, Kris et Maël nous invitent à un voyage au long cours, comme ils l’écrivent. « Après avoir arpenté les tranchées de la grande guerre, ce sont désormais les mouvements révolutionnaires qui l’ont suivie dont nous empruntons les coursives intérieures. Hasta la victoria, siempre… »

Voici ce qu’ils nous promettent et je suis prêt à les croire et à les suivre à la trace et au mot !


Thierry Gaudin