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Les vagabondages littéraires


  
Nouvelles   

Mia CoutoMia Couto
Histoires rêvérées
Traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues
Editions Chandeigne, 2016

Au bout du bout, il y a l’eau, réparatrice, salvatrice. Est-elle le fil conducteur de vingt-six nouvelles écrites par l’écrivain mozambicain Mia Couto dont les éditions Chandeigne ont publié la version française sous le titre Histoires rêvérées ? Ce recueil, publié en 1994, deux ans après la fin de la guerre civile au Mozambique fait surgir, « des cendres laissées par le conflit, la sève intérieure du monde tapi dans la nature et les foyers ». À preuve ce récit où le grand-père « enseigne à son petit-fils à voir l’ailleurs en traversant le fleuve de la rive des douleurs à celle de l’espoir ». Jeux de mots, proverbes détournés, néologismes convient le portugais à une symphonie avec la quarantaine de langues bantoues.

Né en 1955 au Mozambique, biologiste de formation, Mia Couto est notamment l’auteur de L’Accordeur de silence (Métailié) et de La Confession de la lionne (Chandeigne).

Récit

J. CornuaultJoël Cornuault
Le Sentiment des rues
Editions Le Temps qu’il fait, 2017

Si personne n’avait connu Joël Cornuault périgourdin, s’il n’avait quitté Bergerac pour un ailleurs, on aurait pu croire que depuis son enfance il était resté là « à ausculter » les battements de cœur du quartier de La Chapelle à Paris.

Sous sa plume vient de paraître Le Sentiment des rues, chronique géographique d’une enfance et d’une adolescence dans ce quartier du XVIIIème arrondissement, promenades rétrospectives parmi des rues presque anonymes, personnages tendres du monde des gens de peu, rues sans cesse arpentées. Ni nostalgie, ni rancœur, seulement un peu de rêverie qu’accompagnent les pas de Breton, Fargue, Hardellet, Huysmans, Delteil…

Attention, les communicants rôdent en ce début de siècle ! « Les investisseurs peuvent découvrir des spots bobo-hypster-veggie-detox », selon l’expression des penseurs de la ville rationnelle.

Pourtant, non loin, les commerçants tamouls « se sentent travailler à La Chapelle » et le vent emporte toujours les sonorités des musiques arabes.
Né en 1950, Joël Cornuault est traducteur, essayiste et poète, fin connaisseur d’André Breton, Élisée Reclus, Henry David Thoreau, Kenneth Rexroth. Il est aussi libraire. 

Conversations

R. CausseRolande Causse
Conversations avec Nathalie Sarraute
Le Seuil, 2016

1985, un ami commun présente Rolande Causse à Nathalie Sarraute. Là naît une amitié qui durera jusqu’à la mort de cette dernière en 1999.
De près de quinze années de visites et de conversations naît un livre qui nous fait revivre la femme de lettres en toute simplicité. Nathalie Sarraute y évoque son enfance, ses origines, les douleurs de la guerre, mais aussi son amour pour la littérature, la peinture, le théâtre. Nathalie Sarraute définit Tropismes, l’œuvre qui l’a révélée, comme « un malaise indéfinissable, difficilement cernable » où les sensations se bousculent « aux portes de la conscience », illustration de la complexité de la vie avec l’autre. Elle explique sa démarche : « Je me sens comme le chirurgien, j’examine, avec une loupe je grossis, puis je coupe, j’écarte, je dissèque ». Le passage sur la guerre qui fut douloureux « se focalise » sur le malaise de cette visite à Auschwitz, des décennies plus tard. « À un moment, les nazis y ont brûlé des corps dans des marais asséchés. Et maintenant des petits bouts d’os pointent. J’en ai ramassé un, je l’ai observé. Je l’ai reposé et enterré.»

Il y a aussi l’évocation du père, la découverte de New-York, les peintres. Puis l’anecdotique : 1968, « Guy Debord, il se cachait dans notre appartement, en fait il n’était pas recherché par la police ». 

Dans l’ouvrage, chaque conversation est illustrée par une photographie et ponctuée d’un passage d’une œuvre de l’écrivaine, ou d’un commentaire.

Rolande Causse est auteur pour la jeunesse, mais aussi d’un ouvrage sur Les Enfants d’Izieu (Seuil, 1989).


L’esprit de Kuokkala

AnnenkovIouri Annenkov
Journal de mes rencontres
Un cycle de tragédies
Traduit du russe par Marianne Gourg, Odile Melnik-Ardin et Irène Sokologorsky
Édition des Syrtes, 2016

Un jour de mars 1937, cimetière de Thiais près de Paris, quelques artistes russes en exil rendent un dernier hommage à Ievgueni Zamiatine, écrivain phare du début du siècle, adulé puis persécuté par le régime de Staline. Se retrouvent là Marina Tsvetaeva, Nina Berberova, alexis Reminzov, Marc Chagall et Iouri Annenkov, ami intime de Zamiatine. Les éditions genevoises Des Syrthes ont récemment publié la traduction française du Journal de mes rencontres d’Iouri Annenkov.

Ce volumineux ouvrage d’environ huit cents pages nous offre un prodigieux panorama de la vie culturelle en Russie en ce tout début du vingtième siècle. C’est le portrait lumineux et tragique « d’une époque et de ses acteurs »

Iouri Annenkov, peintre, dessinateur, décorateur mais aussi poète et mémorialiste, aujourd’hui méconnu, s’est pourtant trouvé à la croisée des chemins artistiques et politiques de son temps.

Né en 1889 à Petropavlovsk, dans l’actuel Kazakhstan, Annenkov était peut-être prédestiné à vivre une existence aussi passionnante que tragique. Son père, engagé dans la lutte armée contre l’Empire, rencontra Lénine à Samara. Une correspondance s’ensuivit pendant des années. La Révolution d’Octobre marquera une rupture.

Iouri Annenkov passe son enfance à Kuokkala. Aujourd’hui finlandaise, la bourgade se situe non loin de Saint-Pétersbourg. À cette époque elle est l’épicentre de l’agitation politique et surtout de l’effervescence artistique. 

Enfant, Annenkov côtoie Lénine dans la datcha familiale. Non loin Gorki à l’hospitalité légendaire accueille amis, visiteurs inconnus, parents… Les jeunes ont la primauté. « Il inventait pour tous une foultitude de jeux. Gorki préférait les distractions costumées ». Il « conserva toujours gaieté et humour, sociabilité et amour de la vie large »

Très tôt, le jeune Annenkov montre un talent graphique certain. Quelques années plus tard, il sortira diplômé des beaux-arts de Saint Pétersbourg. Marc Chagall est son condisciple. Les deux se retrouveront en France en 1911 où Annenkov fréquente l’atelier Valloton. À Paris, il expose en 1913 dans une exposition avant-gardiste. 

De retour à Saint Pétersbourg au moment où triomphe l’âge d’argent, mais aussi où se profile le temps de la première guerre mondiale, il se retrouve au cœur de tout le bouillonnement artistique : arts plastiques, théâtre, poésie, décoration… Quand le poète Alexandre Blok publie son recueil Les Douze, il charge le peintre de l’illustration. Le trait d’Annenkov a, semble-t-il, quelque chose à voir avec le cubisme, comme pourrait l’attester plus tard le portrait qu’il fit de Lénine en 1921, à une période où pointe la disgrâce. Babentchikov, critique proche, note : « il ne cherche pas, à la différence de Picasso, la forme géométrique des choses. En revanche, son œil s’efforce de pénétrer au plus profond du modèle ». Sa vie durant, Annenkov ne cessera de croquer les personnalités artistiques d’un trait précis, parfois proche de la caricature, ceux de l’âge d’argent, Anna Akhmatova, Ernest Bloch, Goumilev, Remizov, Maïakovski son partenaire au croquet, Zamiatine l’intime jusque dans l’exil, et puis les exilés et les visiteurs soviétiques, des français, Gide, Cocteau, Audiberti, Jean-Louis Barrault, Gérard Philipe. Il y a aussi les politiques, Lénine, Trotski, Zinoviev, des commandes. 

Toute cette génération enthousiaste voyant l’art conjuguer la révolution connaîtra son heure de liesse et de gloire. Décorateur, Annenkov se verra confier « l’habillage » de premier anniversaire de la révolution. Pourtant, dès 1919-1920 l’enthousiasme n’est plus de mise, la guerre civile s’annonce, le régime se durcit, les masques tombent. Saint Pétersbourg, ville de lumière et de brouillard, où l’on déclame de la poésie au long des rues, où les écoles artistiques rivalisent en inspiration, Piter, comme on la surnomme, « vit et agonise simplement, sans drame », ville sale et fatiguée. Le « cycle des tragédies » est arrivé. L’hiver fut rude, « on mourait de faim sur les trottoirs glacés, les chevaux tombés à terre étaient déchiquetés, chiens, chats, rats disparaissaient, mangés ». Au plan politique, la jeunesse révolutionnaire laissait place aux commissaires politiques veules, incultes ou cyniques. Un passage éloquent à cet égard : où et comment le poète Goumilev fut confronté à une « cérémonie en l’honneur de la première incinération expérimentale » initiée par un certain Kapoune, pourtant admirateur du romancier Remizov. 

Le 7 août 1921, Alexandre Blok, le poète adulé de toute une génération, meurt. Il attendait vainement l’autorisation d’aller se faire soigner à l’étranger, elle arrivera une heure après sa mort. Annenkov fera le portrait de son ami sur son lit de mort. Pour lui comme pour beaucoup la révolution est terminée. Iouri Annenkov part pour la France en 1924, l’exil commence. Les rencontres tragiques d’Annenkov furent innombrables. Les suicidés : Essenine, Maïakovski ; les fusillés : Goumilev, Pilniak, Babel, Meyerhold ; les morts de chagrin : Blok, Zochtchenko, Pasternak. Malevitch et Akhmatova se réfugient dans le silence. Il est probable que cette dernière fit connaître à Annenkov l’existence précoce des camps, Pounine, son compagnon, et ses proches y périrent. 

Et puis il y a l’exil, l’extérieur, celui qui coupe tout lien, l’exil intérieur, signifié par une interdiction de territoire, le dénigrement, la persécution. Les multiples facettes de son talent permettront à Iouri Annenkov d’asseoir sa renommée de décorateur, costumier, peintre. Il sera ainsi collaborateur des grands du cinéma de leur temps : Max Ophuls, Abel Gance, Marcel L’Herbier, Jean Delannoy, Christian-Jaque, Jacques Becker, entre autres. Il ne cessera cependant de côtoyer, recevoir et visiter les membres de la communauté russe quels qu’ils soient. Fidèle soutien de Zamiatine qui avait eu pour seul tort de publier un roman prémonitoire, Nous autres, annonciateur de 1984 de George Orwell. Annenkov consacra les dernières années de sa vie à défendre les dissidents, au premier rang desquels Siniavski. 

Journal de mes rencontres peut définir son auteur comme un homme de l’empathie, il sait comprendre. Sévère avec le cynisme d’Alexis Tolstoï, sur les postures de Meyerhold, lucide sur Maïakovski, Essenine ou Pasternak, il n’en demeure pas moins indulgent pour cette jeunesse « allumée » que l’enthousiasme entraînera parfois en des cheminements tortueux. Un seul sera fustigé : Ilya Ehrenbourg. « Je me suis tout simplement contenté de noter ici les sentiments et les impressions que m’ont inspirés nos rencontres, notre amitié, nos travaux, nos espoirs et nos adieux »

Vaincre l’oubli, faire vivre l’esprit de Kuokkala.

(Iouri Annenkov est mort en 1974 à Paris.)

Bernard Sénéchal