accueil un prologue peut en cacher un autre

Un lecteur averti…

par Je vous ai prévenus.com
   

Jon Ottar Olafsson
En pleine turbulence
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
Presses de la Cité, 2016

Au cours d’un bref prologue situé dans la gare de Cambridge, un homme heurte volontairement un « flic islandais » qui lui a été désigné. L’action s’étale ensuite sur une trentaine de chapitres au cours du mois de juin 2010. Elle débute à la prison de Stokkseyri, où le policier David Arnarson est bousculé par un Russe qui se précipite vers l’endroit où est gardé un indic, avant d’être vite maîtrisé. Or David a été mêlé récemment à des enquêtes délicates à propos de trafiquants russes, a été menacé de mort et écouté par des collègues, et on lui a conseillé de prendre des vacances. Mais c’est alors qu’il reçoit un message d’un certain Thorri, qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, l’appelant à l’aide à… Cambridge. Et il est convoqué à une réunion urgente à propos du meurtre d’un jeune scientifique prometteur abattu de deux balles de révolver, à… Cambridge justement, un certain Thorri Konrádson. Après une jeunesse inquiète de la misère du monde (et une crise marquée par de très mauvaises fréquentations), celui-ci a choisi de travailler sur les turbulences atmosphériques, sujet dont les implications géostratégiques dépassent de loin ce qu’imagine le commun des mortels. Lorsque David arrive à Cambridge pour contribuer à l’enquête (les Anglais étant bien sûr totalement incapables de comprendre quoi que ce soit en islandais), il est heurté de la façon narrée dans le prologue et vexé de la condescendance de ses collègues britanniques. Il se mêle à la vie estudiantine et tombe vite sur une piste menant à un trafic de drogue. Mais le rôle de Thorri dans cette affaire n’est que la partie visible de l’iceberg. Le MI5, le contre-espionnage britannique, entre dans la danse (et recrute David) et l’affaire prend une tout autre dimension. Et cela barde pour lui, mais également pour certains autres. Frissons garantis jusqu’à l’inévitable intervention de la 7e Cavalerie et d’un deus ex machina qui ressemble fort à un ange gardien à la présence fort opportune dans cet univers impitoyable.

TGMême si les techniques de surveillance électronique de pointe sont toujours présentes et si tout le monde est connecté à tout, partout dans le monde et en permanence – à moins d’être « crypté », bien entendu – et donc espionné jusque dans ses activités les plus intimes), l’auteur semble avoir compris qu’il ne suffit pas que le lecteur soit totalement dépassé par l’intrigue pour faire un bon polar. La lisibilité du texte en est améliorée par rapport à Une ville sur écoute, d’autant qu’on est cette fois dans un classique roman d’espionnage. Or, en pareil cas, on sait d’avance que tout le monde manipule tout le monde. On est donc tous sur la même fréquence et tout est clair – enfin, presque. Ultime constatation : le flicage électronique planétaire (en voie de totale privation, comme le reste) va singulièrement faciliter le métier de romancier, mais ne va-t-il pas aussi lui faire une sérieuse concurrence ? Grave question pour l’avenir de la littérature.


Cilla & Rolf Börjlind
Cinq lames d’acier
Traduit du suédois par Martine Desbureaux
Le Seuil, 2016

TGLes auteurs de Marée d’équinoxe frappent fort d’entrée de jeu. Cette fois, l’obligatoire prologue narre le meurtre et dépècement ayant eu lieu dans le roman précédent, rapporté « en direct live » par la victime en personne (à quand un « auto-assassinat » destiné à être « posté » sur un « réseau social » pour battre le record de « followers » ?) La suite, vingt ans après, nous montre Olivia Rönning, fille de la victime, « extraite au scalpel du ventre de [sa] mère assassinée » (ce qu’elle narrera sûrement dans le prochain épisode, ainsi sans doute que le meurtre de son père – qui se faisait appeler Dan Nilsson et vivait une double vie), fraîche émoulue de l’école de police (dans laquelle elle n’a surtout pas « envie » d’entrer), partant pour le Mexique afin de changer de vie (mais aussi de « vivre sa vie » – double entreprise un peu difficile à saisir mais sûrement très intéressante). C’est la moindre des choses, surtout quand on en a autant à sa disposition que les personnages de romans actuels. Elle y reprend le nom de sa mère (on est à la mode ou on ne l’est pas) : Rivera. Nous retrouvons aussi Tom Stilton, l’ex-flic devenu clochard (un de plus dans la longue liste), qui se remet de lourds traumatismes et qui est contacté par son ami Abbas el Fassi à propos du meurtre, à Marseille de son amour de jeunesse, jadis assistante (aveugle) d’un lanceur de couteaux – voilà qui permettra à nos Suédois de prendre le soleil dont ils ont tant besoin. Stilton pourra aussi y mettre à profit une vieille amitié avec le flic français Jean-Baptiste Fabre. Notons encore que Bengt Sahlmann, père de Sandra, amie d’Olivia, est retrouvé pendu juste après avoir ouvert une enquête sur la disparition d’un stock de drogue des locaux de la police. La mère, elle, est morte dans le tsunami de 2004, victime de la fatalité pesant ici sur les géniteurs. Après un tel torrent de poncifs, il est difficile de parvenir à l’originalité. Les auteurs s’en tirent plutôt mieux que dans leur opus précédent, malgré une tendance rédhibitoire et très mode à l’éclatement de l’intrigue et à la dispersion, mais c’est grâce à ce qui se situe « hors intrigue » et ne relève donc pas du polar. Notons par exemple le tableau saisissant d’une maison de retraitemouroir, victime de la rentabilisation version fonds d’investissement – la Suède étant une image de l’avenir, voilà qui est réjouissant. De bonnes questions sont même parfois posées, comme celle sur les rapports de l’art et de l’argent (ou la morale). Le personnage de Borell illustre ainsi à la perfection le fait que l’activité la plus noble de l’être humain peut être totalement pervertie aussi bien dans ses moyens que dans ses fins. Mais est-ce vraiment ce qu’on recherche dans un polar et qui fait sa qualité ? Après deux cents pages de ce « hors-piste », les événements se bousculent mais, lorsqu’intervient le dénouement – en plusieurs temps très prolongés – le lecteur a perdu de vue pendant si longtemps certains éléments de l’intrigue qu’il a du mal à recoller les morceaux. Et, pour l’assommer un peu plus encore, les auteurs lui assènent un nouveau retour en arrière, cette fois sur l’enfance de Tom Stilton, suivi d’un ultime épisode sanglant. Il y a des moments où le lecteur devrait avoir le droit de crier « Grâce, monsieur le bourreau ! »



Michael Katz Krefeld
La Peau des anges
Traduit du danois par Frédéric Fourreau
Actes Sud, 2017

TGL’obligatoire prologue (tous les livres étant désormais « formatés ») se situe à Stockholm en 2013 et montre la non moins habituelle découverte d’un cadavre de femme, grimé en « ange blanc », la cinquième d’une série. Les 65 autres chapitres se situent tantôt en Suède, tantôt à Copenhague, entre 2010 et 2013, avec un retour plus loin en arrière en 1979-80. Pour que le lecteur ait une chance de comprendre de quoi il s’agit, il faut distinguer trois intrigues fragmentées à plaisir et encastrées les unes dans les autres par petits morceaux, sans quoi ce serait trop simple pour figurer dans un polar nouvelle mode. Au Danemark, on part d’abord d’un certain Igor, minable voleur de voitures et joueur de poker russe vivant d’expédients et qui, pour s’acquitter d’une dette de jeu, vend sa copine Masja à un caïd du proxénétisme. D’autre part, il y a l’ancien marin et inspecteur Thomas Ravn Ravnsholdt (suspendu pour excès de zèle) qui vivait en couple avec Eva sur un vieux rafiot, jusqu’à ce qu’il la retrouve assassinée et sombre dans l’alcoolisme. Un patron de bar le recrute alors pour une mission : retrouver la fille de sa femme de ménage lituanienne, qui a disparu, une certaine Masja. En Suède, on a affaire à Bertil, chasseur passionné de taxidermie, son fils Eric, et ses copains. Lorsqu’il apprend que sa mère va les quitter avec son amant, le fils la tue d’un coup de seringue empoisonnée, après quoi le père égorge l’amant et ils s’entraident pour maquiller le crime et faire croire que c’est lui le coupable. Mais quiconque tenterait de reconstituer le puzzle à partir de ces éléments risquerait fort d’obtenir un résultat fort différent du livre, surtout que l’une de ces intrigues ne mène nulle part et figure uniquement à titre de fausse piste intentionnelle et qu’une partie d’une autre reste en suspens. Ce qui n’empêche pas la fin d’être terriblement convenue. L’auteur aurait donc pu s’épargner quelques peines et une centaine de pages. Il ne lésine pas non plus sur les scènes « gore » dans le genre sado (mais pas maso), car il faut faire bon poids pour vendre une pareille salade. Mais l’accumulation d’horreurs n’est pas forcément la meilleure recette pour faire peur au lecteur et la scène de meurtre suivie d’une chirurgie post mortem à la Frankenstein, par exemple, est plus écœurante qu’effrayante. La fragmentation de l’intrigue dans le temps (sur une trentaine d’années) et l’espace (deux pays et plusieurs lieux) la rend difficile à suivre et, quant au journal intime tenu par Masja, il est d’une totale invraisemblance, tellement il est soigné, dans un tel contexte et en pareilles circonstances. Encore une fois, le « toujours plus » aboutit à moins de lisibilité et d’intérêt de la part du lecteur. Ajoutons que la couverture occupe une place de choix dans le concours pourtant relevé de plus hideuse de la collection, mais la compétition est loin d’être close car, contrairement à ce qui se passe pour la beauté, il est toujours facile d’aller plus loin dans la laideur. Si le cœur vous en dit encore...


Christoffer Carlsson
Nuit blanche à Stockholm
Traduit du suédois par Carine Bury
Flammarion/Ombres noires, 2017

TG Un très bref prologue nous annonce « une histoire aussi étrange que complexe », mais aussi « très simple, voire banale » qui se terminera un 24 décembre. Allons bon, voyons cela de plus près. Le récit à la première personne (dans la bouche d’un flic de la brigade anticriminalité, Leo Junker, de retour d’un congé de maladie après avoir abattu un de ses collègues) débute le 12 décembre par la découverte du cadavre d’un homme dans la quarantaine, tué d’un coup de couteau dans le dos, au fond d’une ruelle du centre de Stockholm. C’est un universitaire : Thomas Heber. De sa chambre, un enfant de six ans, John Thyrell, a vu la fin de la scène et deux individus s’enfuir après avoir fouillé dans le sac à dos de la victime. L’alerte a été donnée de façon anonyme depuis un portable. En revanche, celui du mort (déjà condamné pour acte de violence) a disparu, sans doute emporté par l’assassin. Puis nous sont présentés Christian et Michael, deux lycéens de banlieue ayant apparemment commis un acte répréhensible. L’appartement de la victime, un sociologue engagé dans la lutte antifasciste, est presque vide mais on y relève des traces de pas. A l’université, on est un peu embarrassés de son passé.et les milieux d’extrême gauche ne sont pas heureux de voir la police s’intéresser à eux. C’est alors que les services secrets s’emparent de l’affaire et Léo ne tarde pas à s’apercevoir qu’ils l’ont pris en filature. La suite fait intervenir Sam, femme à laquelle il manque un index, Grim, ancien ami de Léo maintenant enfermé en asile psychiatrique, le père de Léo, atteint de la maladie d’Alzheimer, Lise Swedberg, interviewée voici peu par Heber, qui a couché avec lui et a été témoin du crime malgré elle, Le tout sur fond de projet d’attentat contre… on ne sait pas qui ni par qui – le diable lui-même aurait du mal à s’y reconnaître entre les mouvements extrémistes de droite et de gauche suédois, dont le lecteur est peu familier, lui aussi, au départ, et se lasse très vite.. Le pire étant d’ailleurs que tout ce qui a trait aux personnages centraux de Christian et Michael est atomisé en une foule de minuscules fragments (comme il est de bon ton de le faire, désormais) dépourvus de repères chronologiques. Un vrai combat dans un tunnel par une nuit sans lune. Comme on pouvait s’y attendre, la fin est d’un banal sans nom, la promesse initiale est donc tenue, hélas. L’auteur aurait mieux fait de se cantonner au journalisme de chiens écrasés. Plutôt que s’évertuer à traduire les dizaines de bribes de chanson en anglais, la traductrice, elle, aurait mieux fait de travailler le texte français et de se familiariser avec la géographie physique, institutionnelle ou autre de la Suède. Triste Noël blanc.