accueil trois ou quatre

Une note baptistéenne


Baptiste-Marrey Baptiste-Marrey
Souvenirs Tchekhoviens des Trois sœurs
(qui étaient quatre)
Collection Brèves rencontres
Éditions Tarabuste, décembre 2016

Paris garde encore quelques lieux secrets propices à la méditation, à l’écart du trafic et des passants pressés ou inattentifs. Rue de Crimée en mars 2016, Baptiste-Marrey, poussant simplement un portail entrouvert s’aventure dans une insoupçonnée enclave russe orthodoxe. Il s’y dresse une chapelle en bois, modeste et merveilleuse, la chapelle Saint Serge. À cette découverte répond, dans l’esprit de l’auteur, le souvenir de la datcha, en bois elle aussi, d’Anton Pavlovitch Tchekhov. Relié à ce discret moment printanier, se retend alors, pour Baptiste-Marrey, le fil de toute une vie de théâtre, dont il s’avise qu’elle a été curieusement rythmée par de nombreuses représentations des Trois sœurs auxquelles il a assisté et que cette pièce constitue pour lui un « marqueur », comme on dit de nos jours. 

Il a vu cette pièce à de multiples reprises, revisitée par divers acteurs, dans différentes mises en scène, à des époques différentes s’étalant sur une soixantaine d’années et rétrospectivement, autant qu’introspectivement, elle fait écho à sa propre vie. Manière donc pour Baptiste de questionner sa vie, la vie, à la lumière de l’œuvre de Tchekhov. Cette déambulation dans l’enclave russe de la rue de Crimée, empreinte d’une douce mélancolie, lui permet de faire défiler ou de reparcourir sa « géographie » intime, de Paris et sa banlieue à son « isba icaunaise » en passant par Strasbourg et le garage familial toulonnais1. Ce garage lui permet d’évoquer avec beaucoup de tendresse les trois sœurs d’Alix Romero, sa compagne (ce qui fait bien quatre sœurs…). Il est le lieu de leurs retrouvailles habituelles. On notera que c’est sur la reproduction d’une photo des quatre sœurs Romero, rayonnantes, que s’ouvre cet étonnant petit livre. Nourri d’une riche expérience dont Baptiste s’est toujours fait le passeur passionné, sa tonalité très personnelle est également remplie d’une envoutante et entêtante poésie. Une poésie hantée d’un profond mystère. Le mystère inexorable du temps qui trouve en quelque sorte sa métaphore dans les proches environs de Toulon, devant un accès familier à la mer désormais muré et interdit, suite à l’éboulement de la falaise. 

Jean-Claude Vallejo

* Ce même garage est le sujet de plusieurs tableaux du peintre Gilles Marrey, fils aîné d’Alix et de Baptiste-Marrey.