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Trois lectures  


Mémoires de HongrieSándor MARÁI
Mémoires de Hongrie
Traduit du hongrois par Georges Kassai
et Zéno Bianu
Albin Michel 2004

Il existe deux sortes d’écrivains : ceux qui considèrent que la littérature est un pays et qu’on peut y accéder par différentes langues et ceux qui ne peuvent écrire que dans leur langue natale (sans parler des extrémistes tels Joyce ou Pound qui ambitionnent de fondre les langues écrites dans un seul idiome littéraire, le leur). Lorsque la langue parlée ne l’est que par un nombre restreint de locuteurs et que, de surcroît, elle ne présente aucune analogie avec les langues voisines, comme c’est le cas du hongrois (pour rester dans l’espace européen), la situation de l’écrivain est bien difficile. C’est ce qu’a vécu Sándor MARÁI , grand écrivain récemment révélé en France et qu’il expose dans un recueil de souvenirs, Mémoires de Hongrie, rédigé en hongrois, il y a quelques décennies, de son exil nord-américain. 

Maraï, écrivain honnête, se définit et s’assume comme un bourgeois. Non qu’il professe des idées politiques et sociales particulièrement conservatrices, bien qu’issu d’une famille de notables de la haute Hongrie, province attribuée à la Tchécoslovaquie par le traité de Trianon après la première guerre mondiale, il n’est ni nationaliste, ni irrédentiste et n’a aucune sympathie pour le régime réactionnaire qui sévira dans le pays entre les deux guerres. Il a même, dans sa jeunesse, vaguement participé à la révolution hongroise au point que ses parents ont jugé plus prudent de le faire profiter d’un long voyage d’étude en Europe occidentale après l’échec de ladite révolution. Par “bourgeois” MARÁI entend la séparation absolue d’avec le travail manuel, à un tel degré que pendant et après la guerre son éloignement radical de toute activité physique lui épargna les corvées qui frappaient le reste de la population, comme il le confesse avec une discrète fierté dans Mémoires de Hongrie.  

Écrivain et journaliste, il se veut homme de lettres avant tout mais se retrouve assez désarçonné face à la prise de pouvoir rampante des communistes staliniens qui, à la différence de la Tchécoslovaquie voisine ou même de la Pologne, ne disposent pas d’un certain appui populaire. Son ouvrage décrit la réaction d’un intellectuel face à l’effondrement d’un monde familier (qui ne lui paraît pas pour autant légitime) devant l’armée rouge qui occupe et pille assez énergiquement la Hongrie et les hongrois, puis devant la bureaucratie locale qui prendra la suite. Maraï décrit la période de son point de vue d’écrivain et à son niveau d’écrivain, ce point de vue l’obligeant à aborder des questions complexes à valeur universelle : en quoi consiste la liberté, quel est le rôle de chacun dans la société, peut-on résister à l’oppression et comment ? Il remarque vite que le troupier soviétique, bien qu’en fait largement inculte, montre un respect sincère pour les hommes de lettres tout en n’omettant pas de les rançonner comme les autres. Ce qui lui donne l’occasion de citer à plusieurs reprises une formule que visiblement il a fait sienne : 

« Pensif, il me répondit lentement en détachant chaque syllabe : “ Si tu es écrivain, tu peux exprimer ce que nous pensons”…Au cours de sa carrière l’écrivain a rarement droit à des distinctions. Aussi la réponse de ce soldat russe demeure-t-elle gravée au fond de ma mémoire comme une étrange médaille.»

MARÁI exprime aussi ce qu’il voit et son génie de la description l’amène à restituer des scènes ni spécialement dramatiques ou emblématiques qui s’inscrivent profondément dans l’esprit du lecteur, telle cette arrivée d’un officier juif de la nouvelle police dans un restaurent de luxe, ancien repaire de l’élite nationaliste et antisémite, qui se borne à déguster un bon repas et à écouter une rengaine vaguement patriotarde. Maraï parvient à restituer sobrement l’angoisse latente de la période, le renversement total des valeurs et la violence sourde qui affleure sans se manifester, par une description qu’on qualifierait d’haletante dans un roman policier…. 

Il revient quand même fréquemment à son dilemme : quitter la Hongrie et perdre cette source substantielle qu’est la langue ou rester en sachant qu’il pourra de moins en moins écrire, même pour ses tiroirs. Il opte finalement pour l’exil mais consacre l’année d’attente du départ à une activité inattendue mais logique : lire la littérature hongroise de second ou troisième ordre, sachant que si la grande littérature nationale sera toujours accessible en Occident, les écrivains obscurs ou médiocres seront définitivement introuvables. 

Si l’exil de MARÁI n’a pas empêché la redécouverte de son œuvre en France, un autre événement nous amène à penser que l’exil n’était peut-être pas le seul moyen de sauvegarder la littérature et la civilisation magyare : la mort récente de Peter Esterhazy confirme que la littérature survit à tout, à la disparition de la bourgeoisie et à la dictature. En effet Esterhazy, d’une génération ultérieure, rejeton d’une famille princière prolétarisée par le régime, a réussi dans ses livres à exprimer excellemment la surveillance policière (Trois anges me surveillent), l’histoire tourmentée des hongrois (Harmonia caelestis) et les drames intimes provoqués par une dictature policière (Revu et corrigé). Espérons (qu’à quelque chose malheur soit bon) que la mort de ce grand auteur accélérera la traduction de ses dernières œuvres et complètera notre connaissance d’une littérature riche mais trop souvent condamnée à la discrétion.

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Ehrhard Hugo EHRHARD
L’automne des incompris
Le Dilettante, 2014 

Un beau titre pour un roman qui exprime assez remarquablement l’air du temps, qui n’est pas très guilleret. Le héros est un presque quadragénaire adonné à une activité absurde (il note la qualité des voyages aériens des différentes compagnies en catégorie économique et son ambition professionnelle voire existentielle consiste à espérer tester les classes affaires), mène une vie sans but et rencontre une consultante hollandaise aussi belle que terrifiante de maîtrise de soi et d’absence d’humour qui lui fait découvrir la République humaniste du Vorukhstan. 

L’intérêt de l’ouvrage réside dans la description assez précise et critique de ces couches de salariés, relativement bien payés, mais victimes d’un travail grotesque qui vivent des relations professionnelles et privées d’une violence psychologique constante. La description du meilleur ami du héros qui ressemble davantage à un persécuteur sadique qu’à un ami intime en est un exemple. Certes le ton est outré, sur le mode d l’humour médiatique, lui-même inspiré de l’humour états-unien qui repose sur l’exagération systématique et la montée aux extrêmes, mais l’essence des relations sociales actuelles est ainsi mise au premier plan. De même sont dénoncés les centres d’intérêt manifestes de nos contemporains : la contemplation ou l’approche fugace de célébrités parfaitement temporaires et interchangeables. 

On notera ainsi une scène emblématique d’un gala à Abou Dhabi où se retrouve tout ce que le monde contient de personnages médiatiques, quels que soient leur domaine de notoriété, ce qui nous vaut une liste hilarante de patronymes, les uns évidemment célèbres, les autres plus confidentiels et probablement un certain nombre inventés pour l’occasion. La vacuité de l’univers des médias, gigantesque machine à associer l’inconciliable, ne saurait mieux être souligné. 

L’autre intérêt du livre provient de la mise en évidence des mécanismes qui font surgir un espace salvateur perçu comme la rupture radicale d’avec un monde déprimant. On pense évidemment à l’état islamique, surgi des ruines d’états en perdition, mais on peut aussi évoquer toutes ces terres promises qui ont peuplé les songes de plusieurs générations : l’URSS, la Chine, Cuba, etc. Ehrhard est ici pertinent en ce qu’il montre comment fonctionne l’idéalisation dans l’omniprésence des médias visuels et d’internet : le projet affirmé de la République Humaniste du Vorukhstan est d’abord connu par l’immense vague de sarcasmes et de moqueries qu’il déclenche dans les réseaux sociaux avant de devenir un objet de débats puis de passer à l’arrière-plan. En réaction à cette notoriété négative, des individus troublés ou incertains comme le héros (même s’il obéit surtout aux motivations élémentaires du désir sexuel) s’engagent dans une adhésion aveugle qui tient plus du pari pascalien que du raisonnement politique. 

Cette description sarcastique et désespérée d’un univers sans issue nous évoque, en plus appuyé, le Houellebecq des débuts, celui qui était assez drôle. Il s’en différencie, à son avantage, par une absence de misogynie manifeste. Ses personnages féminins, bien que frappés des ridicules contemporains, sont plutôt compatissants et, avec toutes les réserves d’usage dans un tel contexte, “humains”. Il est d’ailleurs notable que la seule relation affective un tant soit peu authentique et réciproque soit celle que le héros entretient avec une petite fille de huit ans, la fille de son ami et sa filleule, et encore par le biais d’une console de jeu. 

La métaphore du roman miroir du monde n’est pas particulièrement nouvelle mais elle révèle tous les jours sa pertinence. Si “l’automne des incompris” ne peut prétendre à la nouveauté littéraire et sociologique qu’incarnait en son temps Perec avec “les choses”, il reste un bon exemple d’une littérature critique sans perspective politique, morale ou esthétique qui forme une part importante du roman contemporain. Par ailleurs, même reposant sur des caricatures faciles, le livre est hilarant. 

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LuzzattoSergio Luzzatto 
Partigia Primo Levi, la résistance et la mémoire
Traduit de l'italien par Pierre-Emmanuel Dauzat
NRF Essai, 2016

Encore un ouvrage qui montre tout l’intérêt de la micro-histoire et qui pourtant n’est pas publié dans les collections historiques de Gallimard, mais dans celle, plus ouverte, des NRFEssais (où figurent pourtant des historiens incontestables comme Robert Darnton, Raoul Hilberg ou Jean-François Sirinelli. Peut-être est-ce l’endroit où l’on parque les contenus problématiques ou sulfureux qui n’auraient pas reçu l’onction de l’histoire universitaire ?). L’ouvrage, comme nous l’apprend l’auteur dans une postface à l’édition française, a suscité une violente polémique en Italie car il remet en cause une vision héroïque et mythifiée de la résistance. Non que l’historien fasse partie des révisionnistes douteux, nostalgiques du Duce et des chemises noires, mais simplement du fait qu’il confronte, en bon technicien, les souvenirs et mémoires aux documents d’archive. En soi cela n’aurait pas lieu de donner matière à controverse à d’autres qu’à des collègues, vivement incités par la concurrence académique intense, à débusquer les insuffisances de rivaux en poste. Mais son sujet le met en rapport avec deux sujets structurellement conflictuels : la littérature et la politique. 

En effet il prend comme objet d’étude Primo Levi et son activité de partisan après l’effondrement du fascisme et l’armistice du 8 Septembre 1943 qui vit l’Italie sortir de la guerre et de l’Axe, être envahie par les forces nazies et vivre une guerre civile entre les partisans et les ultrafascistes de la République de Salo. Il ne saurait être question pour l’auteur de dévoiler une imposture historico-littéraire puisque Primo Levi a constamment répété et écrit que son activité de partisan avait été infinitésimale, plus d’intention que d’action. Plus précisément Luzzatto examine les quelques lignes que Levi a consacré à cette époque dans son ouvrage Le Système périodique, passage ou il était question d’“un vilain secret” qui pesait “dans l’esprit de chacun” et donc il se lance dans une enquête qui met à jour assez rapidement ce secret. Ce faisant il révèle le caractère artisanal, incertain, hésitant d’un mouvement partisan où la lutte contre l’occupant er les nazi-fascistes se distingue mal des vacances, de la villégiature plus ou moins forcée, de l’insoumission et de la délinquance. 

Cette présentation précise et étayée de l’existence des premières bandes de partisans dans la vallée d’Aoste a comme effet, non pas de rabaisser les mouvements de résistance, mais au contraire de souligner l’héroïsme et l’ingéniosité des jeunes, voire très jeunes gens qui affrontaient avec quelques armes dépareillées (voir les importants et passionnants passages consacrés consacré au révolver de dame que possédait alors Levi et avec lequel il n’a tiré qu’un seul coup à l’exercice) une armée aguerrie et suréquipée. Surtout le charme de la micro histoire, qui la rapproche du roman, réside dans le soin que l’auteur met à suivre chacune des personnes révélées par ses recherches et entretiens. On voit surgir des personnages étonnants, aux destins contrastés et dramatiques, on assiste aux conflits internes de la résistance (jusqu’à l’assassinat d’un partisan communiste internationaliste par des tueurs staliniens), mais l’auteur ne s’en tient pas qu’à l’aventure individuelle. Au-delà des bandes de partisans valdôtains, c’est la place de la Résistance entière dans la vie italienne qui est esquissée : d’abord pourchassée, ensuite toute puissante et rapidement, avec les débuts de la guerre froide, suspecte et quasiment persécutée (du moins son aile gauche) avant de revenir héroïsée et quasi-légendaire dans les années 60 et 70. 

Le caractère explosif du livre tient aussi à ce que l’auteur examine le personnage de Primo Levi, devenu une figure tutélaire de l’antifasciste, à la fois morale et politique. Cet examen ne vise pas le passé de Levi qui n’a jamais enjolivé ses activités mais son statut de témoin : D’où parlet-il, comment se présente-t-il ? Et il montre que si Levi est devenu un témoin du judéocide, la borne qui rappelle la solution finale, il a été aussi un partisan, un résistant et que son destin n’était pas inscrit d’avance : au moment de son arrestation, il a choisi de se déclarer juif en fuite plutôt que partisan, ce qui semblait à l’époque (fin 1943) offrir plus de latitude. L’auteur ne remet pas en cause, loin de là, la stature morale de Levi mais il montre l’arrière-plan, les mécanismes, les aléas qui ont contribué à l’émergence de cette icône littéraire, politique et morale. 

En s’attachant à explorer en détail la figure des protagonistes de ces micro-évènements et leurs répercussions, Luzzatto fait surgir (pas toujours car certains noms demeurent désespérément obscurs faute d’archives et de souvenirs) des esquisses de roman d’aventure comme en produit à foison l’histoire dans les périodes troublées. Par exemple le dénommé Cagni, d’abord agent provocateur qui infiltre les groupes de résistants du col de Joux, homme de main du préfet fasciste, condamné à mort à la Libération, ressorti de prison par les services secrets américains qui l’envoient pénétrer les groupes clandestins néo-fascistes en reconstitution en 1946, remis en prison, rejugé, condamné à quelques années de prison puis libéré rapidement, qu’on retrouve en 1956 en Suisse prétendant rechercher le trésor de la République de Salo. 

La dernière trace de cet agent double viscéral s’inscrit en Iran après l’établissement de la République islamique mais à quel titre : contrebandier, marchand, espion, idéologue, touriste, retraité ? Les frères Goncourt écrivaient : « L’histoire est un roman qui a été ; le roman est une histoire qui aurait pu être ». On pourrait ajouter que la micro-histoire est une pile de romans à écrire. 

Jean-Luc Painaut