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Deux chroniques


ShoshanaShoshana
Les Reflets du silence
Éditions Musimot, 2017

Voilà un bien joli petit livre, publié par les éditions Musimot qui nous proposent, cette fois encore, un enchantement de lecture. Mais Monique Lucchini, qui dirige cette maison, sait-elle faire autre chose que de beaux petits livres ?

Voici comment commence celui-ci, par ces mots que l'on pourrait croire adressés aussi bien à nous-mêmes qui les lisons :

« toutes les rivières ont leur écriture
que lisent les oiseaux
et à l'instant où le vent mâche la pluie
des mots te poussent sur le corps
comme des plumes »

Dans ces lignes où se mêlent l'eau des rivières, le vent, la pluie, le ciel qui porte ses oiseaux, les mots disent déjà l'essentiel. Et c'est que l'écriture poétique ne devrait être, avant toute autre volonté, qu'écriture du corps, dynamique du souffle et battement du cœur. 

Qu'elle est ici, physiquement, du corps, comme la feuille tient de l'arbre et le chant de la voix. 

Écriture au plus près de soi, et au plus juste du sentiment d'être et de l'appartenance au monde. Une écriture où la « mémoire n'a gardé que l'essentiel / le goût de l'improviste.»

Dans cet opuscule, Les Reflets du silence, l'auteure, Shoshana, a aussi semé les illustrations qui se font les complices du texte. Si bien que l'on ne sait si ce sont les mots qui se posent sur les images, les couleurs sur les mots, tant les uns et les autres semblent consubstantiels. Mais pour mieux évoquer leurs accords, il faudrait parler de musique, des mots, des yeux, du sens. Et celle qui semble conduire l'écriture de ce poème, en écho réciproque des peintures qui l'accompagnent, nous invite à prêter l'oreille, non pour l'entendre mais pour l'écouter.

Car la musique, ici, est bien ce qui définit sa nature d'art immatériel, "juxtaposition de couleurs sans nom" et de "parfums insaisissables", cette éclosion de "formes infinies" qui ne fait qu'"enrouler ses structures", ce mouvement arborescent ou "le temps glisse sur lui-même" en "polissant les grains d'instants". Elle est cette "toile mouvante" en expansion discontinue, cette "architecture en fusion" qui construit son "château de sable ruiné" dans les intervalles du temps, au rythme de la voix, dans ses couleurs liquides. Musique de la langue aussi est celle qui rejouant "sans cesse sa précarité" n'existe que plus fortement par les silences qui l'irriguent dans ses profondeurs.

Ce texte qui cherche à fixer, par instants, ce qui des mots comme des gestes, surgit à l'improviste des images, envol de "rêves contagieux" dans la "trace des lettres", s'essaie à capturer la voix de l'indicible qui s'exprime dans le vent, la vague, les reflets de l'eau et les dessins de la lumière. C'est un texte dont les mots tremblent au moment où l'auteure les pose sur la page, comme tremblent les fleurs au bout des tiges qui les portent. Ils ont ce tremblement de qui, dans sa fragilité, cherche sa juste place dans l'éphémère du concert des choses, exister pour mieux disparaître. Comme s'effacent, dès que perçus, le geste de la danse, l'inflexion de la voix, le mouvement qui porte le pinceau, toutes choses dont cependant nous conservons la trace vive.

C'est encore sans heurt que ce texte nous mène dans la méditation, puisqu'il n'y a pas de lumière sans les ombres qui l'accompagnent et en sont le verso nécessaire.

Les ombres convoquées ici, ce sont les morts, présences silencieuses qui nous accompagnent. Pas vraiment silencieuses car "ce qu'ils disent est bruyant mais ne s'entend pas". Si nous ne les entendons pas, c'est encore que "la lumière refuse de graver leur message en relief / sur la peau du monde". Et pourtant la frontière est bien mince avec ce qui se tient de l'autre côté de nos sens usuels, que nous ne pouvons ni voir ni entendre, signes indéchiffrables que l'on nous adresse de l'au-delà, mais dont l'approche poétique nous donne l'intuition en se tenant aux marges du silence, en limite de mots et de compréhension, dans l'indicible d'un réel que nous devinons
infini. A ce moment du texte surgit, plus fort, ce qu'il nous faut bien appeler l'émotion du sacré.

Et c'est cette notion (qu'il ne faut pas laisser en privilège à ceux qui s'en désignent les représentants et s'en font les dépositaires jaloux) qui donne vraiment sens au monde et à ce que nous en savons. Nous justifie dans nos désirs d'en appeler à ce qui nous dépasse et fait que quelquefois, saisis par la beauté mystérieuse des choses, "nous ruisselons de larmes / plus anciennes que  nous".

Nous tenons là un texte d'un lyrisme limpide, précis et retenu. Chaque mot, poussant l'autre, dans une "intensité tendue", et comme posé là, sur le fil de la voix, y est à sa place comme si lecteur devait l'entendre pour la première fois.

Le poème de Shoshana allume entre ses lignes une lampe discrète sur le moment du temps où nous le découvrons, et sur nous-mêmes. Oui, René Char avait raison d'écrire que "certains jours, il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire".

28/02/17

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François VallejoFrançois Vallejo
Un dangereux plaisir
Editions Viviane Hamy, 2016

"En dépit de la nourriture infâme que ses parents lui imposent et qu'il rejette, Elie Elian s'attarde à l'arrière du restaurant qui vient de s'ouvrir dans leur quartier. Les gestes qu'il observe et les effluves qu'il inhale sont une révélation. La découverte des saveurs d'une tarte aux fraises offerte par une voisine achève de le décider : il sera cuisinier. Dans un premier temps, il offrira son inventivité aux oiseaux et aux errants avant d'oser proposer ses services dans divers établissements. Là, tout en récurant verres et casseroles, il ne cessera d'étudier et d'apprendre avec les yeux.

Mais à force de casser la vaisselle, Elie est renvoyé à la rue, où il côtoie des individus louches, prêts à tout pour s'en mettre plein la panse et qui tenteront de lui enseigner les principes de la grivèlerie. Sa première tentative dans un restaurant modeste lui vaudra la rencontre de sa vie : Jeanne Maudor, veuve d'un chef de qualité mort à la tâche, lui permettra de mettre en pratique ses recettes les plus folles tout en l'initiant à l'amour, la sensualité.  Chassé une fois de plus, il renoue avec la vraie faim, jusqu'au jour où, au cœur d'un Paris en émeutes, il aboutira sur le seuil du restaurant Le Trapèze, dirigé par le couple Jaland..."

C'est par ce résumé, insuffisant à rendre compte du contenu foisonnant de ce roman, que l'éditrice nous présente le livre, et je n'essaierai pas d'en dire plus sur les péripéties, les rebondissements et les coups de théâtre qui le composent. Ce livre nous raconte donc l'histoire d'un gamin mal nourri (et mal aimé aussi) qui, à force de persévérance, aidé souvent par le hasard et le concours parfois heureux de quelques circonstances, deviendra un chef réputé, un cuisinier hors pair, un esthète des casseroles. Serait-ce donc là un hommage à l'art de la cuisine ? Le récit d'une vie qui fait d'un rien-du-tout un artiste dans son métier ?

Il y a certes des recettes tout au long de ce livre. De blanquettes et de sautés de veau, de volailles farcies et de savants rôtis. Il y a, tout du long, l'évocation appétissante de viandes douces et rosées ou rouges et saignantes, de poissons aux "yeux globuleux", de parfums d'oignons rissolés, d'artichauts frottés à la truffe, de filets et pilons de chair tendre qui roussissent "dans une fumée crépitante", de légumes étincelants de toutes les couleurs. On y découpe, on y émince, on y trousse, on y barde, on y blanchit, écume, échaude, y gratine, y fricasse, y mitonne, on y fait mijoter, on y fait revenir. Il y a des effluves de sauces, des exhalaisons de saveurs, des efflorescences d'épices, des combinaisons surprenantes de textures et de goûts qui font tourner la tête. On y mange donc, on s'y régale, on y déguste, on s'y pourlèche, on y revient et on en redemande.

Et pourtant, malgré tout, l'essentiel du roman n'est pas là. Il est, en premier lieu, dans le rythme haletant d'un récit, proche du roman picaresque et que l'on pourrait encore ranger, au même titre, par exemple, que le Candide de Voltaire, dans le genre des romans d'initiation. Pas seulement initiation d'un tout jeune homme à l'art subtil de la cuisine, parcours d'un personnage qui ne vit que par et pour sa passion, pour l'assemblement inédit des divers ingrédients culinaires et l'ajustement savant des saveurs. Mais initiation avant tout, et surtout, à la vie, ce toboggan vertigineux qui, d'un confus et primitif chaos, d'une innocence seulement guidée par son instinct et ses obscures forces, finit par révéler, par l'apprentissage du bien et du mal, de la faim, de l'amour, des bonheurs et de leurs coups tordus, les nerveuses lignes de vie qu'on appelle un "destin".

Et qu'est-ce que le destin ? Il est, selon les Grecs anciens, ce qui nous détermine, nous dépasse, fait de nous les jouets des dieux malicieux qui, se désennuyant à nos dépens, nous conduisent là où ils veulent.

On n'échappe pas aux décrets divins qui ont tout prévu à l'avance et tout calculé. Elie Elian n'a rien, dès sa naissance, pour être cuisinier, devenir un grand chef. La destinée qui l'attendrait, selon toute logique, ce serait celle de rester toute sa vie "un ventre creux", un errant affamé ou un petit escroc survivant de grivèlerie ou de petits boulots, condamné le reste du temps à faire les poubelles et se contenter des restes du repas des autres. On m'objectera que le personnage est doué, qu'en lui dort un talent, un bagage précieux qui ne demande qu'à s'épanouir, qu'il persiste en dépit de tout et s'obstine, s'acharne à s'arracher de lui ce qu'il pense être le meilleur. Que sa passion le tient aux tripes, que tout repose sur son caractère, son opiniâtreté, ses obsessions... Il y a tout cela chez ce personnage, mais, en vérité, si l'on accepte de me suivre sur ce terrain-là, on peut aussi bien croire que dans ce récit la volonté des dieux (que l'on pourra confondre avec celle du romancier) se joue du personnage, le maltraite, le manipule et en fait sa marionnette. Elie Elian se croit peut-être libre, mais il ne l'est pas plus qu'Œdipe ne l'était de contrarier les "desseins supérieurs". L'ironie de ces mêmes desseins est de faire naître le personnage Elie Elian dans cet espace familial, étroit et étouffant, hostile à toute véritable nourriture et même à tout bonheur, aussi humble fût-il. Et les calculs de ces desseins sont aussi de distribuer (comme distraitement) des "hasards" de rencontres qui trament le filet dans lequel le destin se resserre: des effluves qui le conduisent comme un chien famélique vers l'antre rougeoyant des arrière-cuisines d'un restaurant, une part de tarte aux fraises, aumône d'une voisine, un étrange ballet d'oiseaux suscité par ce crève-la-faim, un plat en sauce déposé, pendant son sommeil, par une anonyme (ou un ange) qui a pris le clochard en pitié, des émeutes urbaines qui lui ouvrent les portes du paradis... Tout, ici, fait signe et, au bout du compte, fait sens. Le puzzle dispose ses pièces et découvre à mesure ce que le personnage, par manque de recul et de discernement, aveugle sur ce qui se trame au-dessus de sa tête, est bien incapable de voir. Au mieux a-t-il l'intelligence d'en tirer le meilleur parti. Il n’empêche : "Il n'a jamais résolu la question de la jeune femme ou de l'ange qui l'a forcé à s'extraire de son trou pour se retrouver dans le quartier Montorgueil. Il aimerait croire qu'une sorte de destin l'a promené ce jour-là, l'a placé devant la porte des Jaland." On ne saurait, à cet instant, penser plus justement ; le destin, en effet, le promène, et depuis le début.

L'un des charmes de ce roman est de nous montrer, comme à ciel ouvert, la "cuisine" du romancier, celle d'une écriture qui poursuit son projet, feint de nous égarer pour mieux tirer son fil, tisser sa toile, construire sa machinerie. A sa manière, François Vallejo déconstruit la fiction à mesure qu'il la compose, nous prenant dans la chaîne de son récit, mené tambour battant, mais toujours se penchant par-dessus notre épaule pour nous rappeler qu'il demeure le seul maître du jeu, que cet emboîtement de circonstances, heureuses ou malheureuses, n'est que le produit, jouissif et jubilatoire, de ses inventions littéraires.

Je parlais, plus haut, de "destin", et de celui que suit Œdipe. Quitte, là encore, à interpréter ce qui n'entre pas dans les intentions de l'auteur, j'avancerai (dans une parenthèse) que notre Elie Elian- Œdipe tue en quelque sorte son père en acceptant d'abandonner le patronyme familial (puis en oubliant sa famille), et couche avec sa mère, ou en tout cas son substitut, la "mère nourricière", quand il se fourre dans les jupes de la veuve Maudor.

Mais ce qui fait encore l'intérêt de ce livre (et n'est pas éloigné de ce que j'écrivais plus haut), c'est qu'il est, avant tout, je crois, celui d'une quête du nom et de l'identité. Tout au long de ces 300 pages, le personnage ne cessera de chercher et d'interroger qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il vaut, d'où il vient et où il veut aller, jusqu'où il peut aller. Quête du nom, d'identité, et quête existentielle qui nous fait dépasser largement le simple "récit d'aventure".

La quête signifie, d'abord, que l'on recherche ce que l'on n'a pas, ou ce qu'on a perdu. Ou  ce que l'on soupçonne qui peut être. Et tout commence dans cette famille où l'enfant, mal nourri et toujours affamé, chipote sur les plats immangeables qu'on lui impose. L'enfant ne sait pas ce qu'il veut mais, à coup sûr, sait ce qu'il ne veut pas. La première révélation, comme une épiphanie des sens, sera celle de ces odeurs qui l'attirent à la porte d'un restaurant. La seconde viendra de cette tarte aux fraises offerte par une inconnue (une autre incarnation de l'ange), grâce à laquelle Elie Elian éprouve "un coup de force de haut en bas, la tête farcie d'un mélange de rouge, de sirop, de granuleux, de duvet, de rond, de coulant, de glissant, et ça descend jusque-là, sans s'arrêter. Il n'avait jamais associé le manger à une glissade sans fin..." Ce sont là les premières révélations de ce qui va ouvrir l'inconnu d'une voie qu'il ne cessera plus de questionner.

Pourtant, pour se trouver, dit-on, il faut d'abord se perdre. Elie Elian promet à ses parents de renoncer au nom qu'il porte pour ne pas le déshonorer dans les trivialités de la cuisine. Puis il endossera, plus tard, celui d'un autre pour échapper aux conséquences de sa filouterie, puis il n'en aura plus aucun et il deviendra ce clochard affamé agrippé aux quais de la Seine. 

Pendant longtemps, Elie Elian, sans nom ni origine reconnue, ne sera plus personne et il lui faudra des années avant qu'il réintègre son identité.

Cependant, une fois son nom recouvré, comme le sentiment d'être enfin devenu luimême, il sombrera encore dans les failles du doute, se demandant s'il est vraiment celui que l'on admire et dont le nom est devenu célèbre dans le milieu de la restauration. En effet, à A la fin du roman son identité sera encore menacée par Agathe Maudor, la fille de la veuve, qui s'acharnera à lui faire croire qu'il n'est pas qui il prétend être. Héros "sans feu ni lieu", même au plus fort de son succès, il ne sera pas loin, parfois, de se prendre lui-même pour un imposteur et de croire qu'il a usurpé un rôle. "Tu es David Audierne, je suis Agathe Audierne", lui martèle Agathe avec assurance et devant témoins Le voici marié, sans qu'il l'ait jamais su ! Et voici que deux autres comparses s'en mêlent, qu'il évacue d'autorité. "Un instant de déséquilibre, un éblouissement inhabituel, une suée... Il ne sait plus s'il est devenu le patron d'un grand restaurant grâce à ces deux imbéciles ou malgré eux." 

Et sa prétendue femme, Agathe, d’insister : "Maintenant, tu sais. Tu ne veux pas perdre la face devant tes petits fidèles, je te comprends. Je reviendrai." En faut-il davantage pour ne pas se sentir glisser sur la pente de la folie ? Qui suis-je ? se demande-t-il alors. Qui est ce "je" dont j'aurais pris la place, ce "il" qui n'est pas moi et dans lequel je ne sais pas me reconnaître ? "Il en vient à douter de lui, à accepter les arguments d'Agathe, à admettre qu'il ait pu signer un acte officiel avec elle, puis rompre son engagement et l'effacer de sa mémoire." Chemin de croix de qui cherche, tout simplement, à habiter son nom, à devenir ce qu'il croit être, à être qui il est.

Il me semble que c'est cette quête, hésitante, parfois douloureuse, qui fait aussi le fond de cet ouvrage. Il pose la question de l'être, et de son rapport à soi et au monde, explore les difficultés qu'il y a à être soi-même et à le devenir. Nous rappelle qu'être est une aventure incertaine, et qu'on ne se connaît qu'au risque de se perdre dans cette nuit sans nom qu'est l'ignorance de soi-même et de celui que l'on n'aura jamais su être.

Quand ce n'est pas le cas, comme dans l'histoire d'Elie Elian, faut-il alors en remercier les dieux ?

Michel Diaz – 19/02/17



Les autres livres de François Vallejo, aux éditions Viviane Hamy

Vacarme dans la salle de bal, 1998
Pirouettes dans les ténèbres, 2000
Madame Angeloso, 2001, Prix FranceTélévision
Groom, 2003, Prix des Libraires, Prix Culture et Bibliothèques pour tous
Le Voyage des grands hommes, 2005, Prix Pierre Mac Orlan, Prix Roman du Var, Prix de l’Académie du Var
Ouest, 2006, Prix Giono 2006, Prix Ciné-Roman Carte noire 2007 et Prix du Livre Inter 2007
Dérive, 2007
L’Incendie du Chiado, 2008
Les Sœurs Brelan, 2010
Métamorphoses, 2012
Fleur et sang, 2014
La Ligne Vallejo/Kostolányi (hors commerce, 2015

Tous ses romans sont reparus en poche, notamment et désormais principalement, dans la collection Points


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