accueil Reykjavík, capitale de l'Islande

    Lectures scandinaves

   

Dans l'ombreArnaldur Indridason
Dans l’ombre
(Trilogie des ombres, T. 1)
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Métailié, 2017

Été 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale : la ville de Reykjavík est en émoi : on attend la visite d’une personnalité de haut rang qui pourrait bien être sir Winston en personne. Après une tournée peu lucrative, le petit représentant de commerce Eyvindur Ragnarsson rentre chez lui auprès de Vera, sa compagne peu farouche, mais trouve la maison vide. Peu après, un cadavre est découvert avec une balle de Colt 45 dans la tête et le front barbouillé de son sang pour former une croix gammée. C’est Flovent (pas Erlendur, cette fois), seul enquêteur de la police criminelle du pays ( !) qui est appelé à mener l’enquête, assisté de Thorson, IslandoCanadien recruté pour son bilinguisme. On soupçonne en effet un militaire des forces d’occupation (amicale !) américaines d’être le coupable. On croit d’abord que la victime est l’occupant des lieux, un certain Felix Lunden, mais la propriétaire déclare ne pas le connaître ! Il est fils d’un homme au passé nazi notoire soupçonné d’espionnage, sans doute sympathisant nazi lui-même, et on a trouvé chez lui une capsule-suicide de cyanure. Or il est lui aussi représentant de commerce, couverture idéale pour un espion désirant repérer des sites ou objectifs. Il connaissait sans doute la victime, puisque celle-ci détenait la clé de chez lui. Et on signale la disparition d’un homme, vite identifié comme étant Eyvindur, la victime du meurtre et ami d’école de Felix. Ils ont aussi des liens communs avec une ancienne infirmière scolaire autour de qui convergent bien des indices. À partir de là, ce sont les femmes qui mènent la danse, dans ce livre. Alors : espionnage, règlement de comptes familial, affaire de cœur ou autre chose encore ? Vous le saurez au bout de 300 et quelques pages passionnantes jusqu’à la dernière. 

Indridason a compris qu’il était temps qu’il prenne un peu de distance avec Erlendur et son obsession des disparitions en changeant de personnage d’enquêteur. Comme, par ailleurs, il n’a plus rien à prouver quant à l’art de conduire une intrigue (et qu’il le fait de nouveau avec brio), il peut consacrer ses efforts à soigner d’autres centres d’intérêt, dont trois principaux. Le premier, la génétique, rappellera à ses lecteurs le titre qui leur a permis de le découvrir : La Cité des jarres. Les deux autres sont plus nouveaux : il s’agit d’une part du rôle stratégique de l’Islande au cours de la Seconde guerre.et, d’autre part et de façon plus générale, du rapport des populations féminines avec des forces d’occupation, fussent-elles alliées. Voilà comment un policier bien ficelé peut s’avérer… un excellent roman, tout simplement. 

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PiégéeLilja Sigurdardóttir
Piégée
(La trilogie, t. 1)
Traduit de l’islandais
par Jean-Christophe Salaün
Métailié noir, 2017

Reykjavík, 2010-2011. Prise à la gorge financièrement, Sonja Gunnarsdóttir, lesbienne en rupture de vie conjugale, s’est laissée prendre à un piège qui l’oblige à jouer les mules passeuses de drogue dans l’espoir de récupérer un jour la garde de Tómas, son fils. Agla Margeirsdóttir, sa compagne portée sur la boisson, travaille dans une banque prise dans la tourmente financière, où elle sert de pare-feu à Jóhann, son patron, ce qui lui vaut d’être l’objet d’une procédure judiciaire. La vie de Bragi Smith, le vieux douanier fortement incité à prendre sa retraite, est rythmée, elle, par les contraintes de l’Alzheimer de sa femme, mais il n’a pu éviter de remarquer l’élégance d’une passagère fréquente de l’aéroport, surtout quand il constate qu’elle est suivie par Ríkhardur Rúnarsson, colosse bien connu de la police nationale. Pour faire face aux exigences croissantes de ses commanditaires et ne se fiant pas suffisamment à la méthode dite des appâts (consistant à faire arrêter volontairement quelqu’un pour un délit mineur, afin de détourner la surveillance), Sonja est amenée à empoisonner les deux chiens renifleurs de drogue des douanes islandaises et les choses se corsent lorsque, sur le point d’être prise sur le fait, elle trouve un subterfuge qui lui permettra de se libérer de ses « obligations ». Mais c’est alors que Tómas est kidnappé. L’affaire prend un tour inattendu et s’achemine vers une fin tout à fait inhabituelle pour un roman policier, ce qui incite le lecteur à se demander si c’en était vraiment un, au fond. 

L’action est longue à démarrer mais, une fois nouée, elle progresse de façon captivante au fil de 125 chapitres pour la plupart très brefs qui donnent beaucoup de rythme au livre. Contrairement à une pratique dorénavant très répandue, l’auteur ne multiplie pas les sousintrigues et n’accumule pas les pistes, vraies ou fausses. La lecture s’en trouve facilitée car l’intérêt n’a plus à s’éparpiller. Elle a fait le pari de la rigueur et de la sobriété plutôt que du spectaculaire en vogue et il convient de saluer un choix plutôt courageux, au rebours des habituels impératifs commerciaux. Le trafic de drogue n’est certes pas d’une originalité folle, mais il est traité sous un angle qui lui redonne de l’intérêt, grâce à une sorte de banalité qui le rend tout cela crédible. Il en va de même pour le thème de l’homosexualité, ici féminine, qui est peut-être une concession à une mode en vigueur mais qui est assez bien intégré au reste pour ne pas faire l’effet d’un corps étranger introduit pour lui-même ou pour répondre à un impératif d’ordre purement mercantile. Au total un livre qui se lit bien et qui laisse une certaine trace dans la mémoire, à la différence de bien d’autres de son genre. Pas si mal pour un début.

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La StupiditéEiríkur Örn Norðdahl
Heimska. La Stupidité
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Métailié, 2017

Situé dans un avenir sans doute pas très lointain, le livre s’ouvre sur une scène de voyeurisme par webcam interposée brusquement interrompue par une panne de courant. L’acteur masculin en est Áki Talbot, qui cherche à se venger de son ex-compagne, Lenita (tous deux sont écrivains et en perpétuelle rivalité, à grand renfort d’interviews « people »). C’est d’ailleurs devenu une pratique générale, presque obligatoire, que d’être « connecté » - et surveillé en permanence et par tout le monde – dans ses activités les plus intimes, car il faut être « vu » pour exister. « La vie privée a été sacrifiée à des fins de sécurité et de distraction », est-il dit, et c’est ce qui est appelé dans ce livre « la dystopie de la surVeillance (sic) ». Malheureusement le livre se perd ensuite dans une satire assez facile de la vie littéraire islandaise, puis explore longuement les rapports entre Lenita et sa sœur jumelle Tilda. Au bout d’une centaine de pages, il se passe soudain quelque chose : les coupures de courant (et donc d’Internet) se multiplient, la galerie de personnages s’élargit soudain et on bascule brusquement dans une sorte de roman collectif. Les personnages reçoivent un long message d’une certaine Birta Sollilja qui dénonce le présent comme « un suicide de chaque instant » et annonce qu’elle a « éteint la machine ». Cet acte de « terrorisme écologique », dû à quatre étudiants des Beaux-arts ayant lu les livres d’Áki et de Lenita motive le confinement de la population de la région et entraîne diverses convulsions dues au sevrage informatico-technologique.

Ce livre pouvait difficilement être plus différent du précédent de l’auteur : Le Mal (même éditeur, 2015*). Alors que le premier était long, touffu, complexe, et largement historique, celui-ci est bref, mince, brut et tourné vers le futur. Autant le premier était riche jusqu’à risquer de provoquer une migraine chez le lecteur, autant celui-ci est austère et frustrant. Certes, c’est aussi une « sorte de roman » mais d’un genre bien différent, une réflexion presque onirique et bien entendu sans conclusion sur le temps, la vie, l’art, le progrès et une foule d’autres sujets abordés au hasard d’associations d’idées extrêmement idiosyncratiques. On en ressort légèrement surpris de constater que tant d’intelligence et de talent ne mène à rien de précis, car la dystopie est simplement effleurée, alors qu’il y aurait eu matière à la pousser jusque dans les ultimes recoins de l’étude de la perversion. La stature de l’auteur, déjà bien insaisissable à l’issue de son premier livre, ne fait que gagner en mystère. C’est dû bien plutôt à un excès de dons qu’à un défaut, mais que nous donnera-t-il la prochaine fois, vers quels confins artistiques nous entrainera-t-il ? Il n’est pas sûr qu’il soit capable de le dire lui-même, tant il paraît mu par une énergie créatrice brute et incontrôlée. Ce qui est sûr, c’est que, quoi qu’il fasse, cela ne laissera pas les lecteurs indifférents. 

[ Voir la critique de ce précédent ouvrage, par Philippe Bouquet, dans le n° 36 de L’Iresuthe]

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SnjórRagnar Jónasson
Snjór
Traduit de la version anglaise, d’après l’islandais, par Philippe Reilly
La Martinière, 2016

Reykjavík, printemps 2008. Après un très bref prologue sur un corps de femme semidénudé gisant dans la neige (l’agression sera détaillée au cours d’une multitude de très brefs chapitres), nous faisons la connaissance d’Ari Thór Arason, 24 ans, pas encore diplômé de l’école de police qu’il a finalement choisie plutôt que celle de théologie qu’il avait d’abord envisagée, et sa petite amie Kristín, en 5e année de médecine. Ari Thór a perdu sa mère, violoniste, dans un accident de voiture, alors qu’il avait 13 ans, et son père s’est volatilisé. Il accepte un poste à Siglufjörður, à l’extrême pointe nord du pays, au grand dépit de Kristín qu’il n’a pris ni le temps ni la peine de consulter, avec entrée en fonction à l’automne. Il est alors accueilli de façon fort sympathique par ses collègues, Tómas, son supérieur, et Hlynur. Et il prend des leçons de piano auprès d’Ugla, jeune femme venue là depuis les fjords de l’Ouest pour échapper au souvenir d’Ágúst, son petit ami, tué au cours d’une bagarre. Une troupe d’amateurs dont les membres nous seront présentés tour à tour monte alors une représentation mais, le 9 janvier 2009, Hrolfur Kristjansson, célébrité littéraire nationale (assez portée sur la boisson et querelleuse, à vrai dire) est retrouvé mort au pied d’un escalier du théâtre local. Cet accident n’aurait-il pas été un peu provoqué ? Deux jours plus tard, quelqu’un s’introduit nuitamment chez Ari. Et, quelques jours plus tard encore, un enfant découvre le corps inanimé d’une femme dans la neige de son jardin. C’est Linda, femme de Karl, l’un des acteurs de la pièce. Le couple a jadis vécu au Danemark et a l’habitude de se disputer. Dans une si petite localité – et de plus coupée du monde par une tempête de neige – le ou les coupables sont forcément à portée de la main. Il va donc falloir fouiller dans le passé de la population. Mais un crime peut en cacher un autre et l’auteur n’a pas traduit Agatha Christie pour rien. Au-delà d’une intrigue bien menée, ce qu’il y a de plus appréciable dans ce roman, c’est qu’il refuse la pratique si fréquente actuellement de nous asséner un coup de théâtre par chapitre et prend le temps de dessiner tout un paysage moral, bien entendu, mais aussi géographique (en insistant sur sa sévère beauté) et même de regarder la neige tomber sans nous ennuyer. Les réticences que l’on peut avoir sont plutôt d’ordre éditorial. Tout d’abord une traduction effectuée à partir de « la version anglaise, d’après l’islandais » (ah qu’en beau charabia ces choses-là sont dites !). Et ensuite le fait de présenter l’auteur comme « découvert par l’agent de Henning Mankell ». Il serait difficile de rabaisser plus ouvertement son propre auteur au profit du maillon le plus commercial de la chaîne éditoriale !

Philippe Bouquet