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À quoi tu penses ?

pour Marie-Jacques

 – On joue à À quoi tu penses ?
 – C’est qui qui commence ?
 – C’est toi.
 – Non c’est toi, hier c’était moi.
 – Non c’était moi, bon tant pis d’accord je commence mais demain c’est toi qui commences.
 – Alors commence !
 – Je pensais à un bateau qui se noie.
 – Ça se noie pas, un bateau.
 – Oui mais toute façon on joue à À quoi tu penses, alors si je pense à un bateau qui se noie je le dis, j’ai bien le droit de penser à ce que je veux.
 – Normalement on pense à des trucs qui sont vrais.
 – Non, on pense à ce qu’on pense.
 – Et avant le bateau qui se noie ?
 – Avant le bateau qui se noie j’ai pensé quand tu t’es cachée dans la marée basse et que j’ai couru à la maison dire aux parents que tu t’étais noyée, on trouvait ça bien comme farce et on s’est fait vachement engueuler et on a été privées de plage toute la semaine.
 – Moi je voulais pas la faire, la farce.
 – Tu voulais pas la faire au début mais tu t’es cachée quand même finalement.
 – N’empêche que j’avais raison de pas vouloir la faire.
 – N’empêche qu’on l’a faite et que tu t’es cachée.
 – Et avant que je me suis cachée et que tu as dit que je m’étais noyée et qu’on s’est fait engueuler tu pensais à quoi ?
 – Avant que tu t’es cachée et que je l’ai dit et qu’on s’est fait engueuler j’ai pensé quand on cherchait l’endroit pour que tu te caches derrière les rochers et qu’on a attrapé des gobies.
 – Et avant qu’on a attrapé des gobies ?
 – Je sais plus avant les gobies.
 – T’arrêtes déjà ? T’es pas forte.
 – Attends pouce, aide-moi, avant les gobies y avait quoi ?
 – Comment tu veux que je te dise, avant les gobies je sais pas, moi. Je suis pas dans ta tête. Mais si t’arrêtes aux gobies t’as perdu et perdu et perdu.
 – J’arrête aux gobies, c’est à toi.
 – Je pense à mon bleu du genou.
 – Ça compte pas si tu dis un truc que tu vois.
 – Si, ça compte, je peux bien le voir et y penser en même temps.
 – Non, si tu le vois tu y penses mais pas pareil et ça compte pas.
 – Avec toi c’est toujours Ça compte pas.
 – Bon, ça compte, et tu pensais à quoi avant ton bleu du genou ?
 – Je pensais que quand les parents iront à la sieste nous on va dans la cabane secrète hacher du laurier sec.
 – Et après qu’est-ce qu’on fait ?
 – Après on fume nos pipes.
 – T’as des allumettes ?
 – J’en ai trouvé à la cuisine.
 – On va encore se faire engueuler.
 – Mais non, t’es trouillarde, ils se doutent même pas.
 – Bon on joue. Avant la cabane secrète tu pensais à quoi ?
 – Je pensais qu’on allait jouer à À quoi tu penses ?
 – Ça non plus ça compte pas, c’est dans le jeu.
 – Non c’est pas dans le jeu puisque quand j’y pensais on jouait pas encore.
 – Et avant que tu pensais qu’on allait jouer à À quoi tu penses tu pensais à quoi ?
 – Avant, j’ai oublié.
 – Là j’ai gagné j’ai gagné j’ai gagné.
 – J’ai quand même trouvé trois trucs.
 – Oui mais moi quatre.
 – Non, pas quatre. Ou alors dis-moi les quatre.
 – Et puis toute façon toi t’en as même pas trois, t’en as que deux.
 – Dis déjà tes quatre. Tes quatre soi-disant.
 – Les gobies, la cabane, et quoi d’autre ?
 – Quoi, quoi d’autre ?
 – Ben oui, quoi d’autre ?
 – C’est moi qui dois te dire à quoi tu pensais ?
 – Je les ai dits alors ça compte même si je sais plus maintenant. Ça faisait quatre.
 – C’est crétin comme jeu.
 – Oui c’est crétin. On arrête ?
 – J’entends plus les parents.
 – Faudrait qu’ils dorment toute l’après-midi, qu’on soit tranquilles. Ça serait bien.
 – Sauf que là on s’ennuie et si on jouait à À quoi tu penses pas ?
 – Qu’est-ce qui t’a fait penser à ce jeu ?
 – Rien, je sais pas, je viens de l’inventer. J’y ai pensé mais ça compte pas parce qu’on joue plus, là.
 – Oui on joue plus mais ça me fait penser que si je le dis, à quoi je pense pas, j’y pense en le disant alors ton jeu c’est encore plus crétin. Par exemple si je dis une baleine je pense à une baleine.
 – Tu peux juste la voir dans ta tête mais sans penser à elle.
 – Une baleine ça tient pas dans ma tête.
 – Pas une vraie baleine, t’es bête.
 – Une idée de baleine ?
 – Oui, une idée de baleine.
 – Si c’est une idée c’est que j’y pense. Sinon elle existe pas.
 – T’as qu’à dire baleine et penser à une boîte d’allumettes.
 – Ou bien dire boîte d’allumettes et penser à une baleine.
 – Si tu penses pas à la boîte elle existe pas.
 – C’est comme la baleine, quand t’arrêtes d’y penser elle existe plus.
 – Elle existe pas longtemps, en fait. On est obligé de penser à elle.
 – Ou alors à rien.
 – On peut pas, à rien.
 – Bon. Cabane. Là je dis cabane et je pense à une pipe en sureau.
 – Comment je peux savoir que tu penses pas à une cabane ?
 – Si tu me crois pas je joue plus.
 – Alors moi aussi je joue plus.
 – Si on se croit pas on peut plus jouer.
 – C’est trop dur, comme jeu.
 – Ou alors on arrête, on va fumer dans notre cabane.
 – Il faudrait juste dire sans penser.
 – Oui c’est ça, juste dire, mais sans penser.

*

Ostinato


Lilas C’est le mois de mai, il fait doux dans le jardin. C’est l’heure de la sieste. Le tissu de la chaise longue est mauve et on entend bourdonner les mouches. Dans ta main droite, tu tiens grand ouvert un livre épais qui a l’odeur des classiques. Tu as quatorze ans et tu entends bourdonner les mouches. La couverture du livre est mauve comme le tissu de la chaise longue. La chaise longue sent la poussière et tu as quatorze ans. Le livre s’appelle La Chartreuse de Parme et les héros sont trop grands pour toi. Les mouches bourdonnent en continu et tu lis La Chartreuse de Parme, la couverture du livre est parme et tu en es déjà à la page 113. Lorsqu’elle reçoit les lettres de son amoureux la comtesse prend sa barque et va les lire sur le lac. Le lilas fait une grande ombre et les héros sont trop vieux pour toi. Le parme de la couverture du livre est un peu passé et tu as la vive conscience de ce que tu es en train de faire : Tu es en train de lire La Chartreuse de Parme. Tu as décidé de le lire et tu le lis. Tu t’es donné du temps. Tu écoutes bourdonner les mouches et dans le livre tu ne comprends pas tout mais tu t’appliques. Il te reste 393 pages à lire. Le lilas fait une ombre douce, c’est le mois de mai, il fait bon dans le jardin et tu lis La Chartreuse de Parme. Tu ne comprends pas bien comment Fabrice a trouvé une maîtresse dans une famille ultra page 102 mais tu perçois le bourdon obstiné des mouches et tu continues. La comtesse Gina Pietranera demande à Mosca della Rovere Sorezana qui est comte et ministre de la guerre, de la police et des finances du prince de Parme s’il se rend compte que ce qu’il lui propose est très immoral. Le comte Mosca lui explique en long et en large que son plan au contraire est souverainement moral et tu ne sais pas si tu es de son côté ou du côté de la comtesse. La couverture du livre est mauve et le lilas fait une ombre mouvante.