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Dark EdenChris Beckett
Dark Eden
Traduit de l’anglais par Laurent-Philibert Caillat1
Presses de la Cité, 2015
Press pocket, 2016

Deux astronautes piégés sur une planète sans lumière. Des descendants qui s’organisent, vivent de chasse, de pêche et de cueillette, cochent2 et se multiplient3 (deux centaines de ventrées4, déjà, se sont écoulées), célèbrent l’Histoire Vraie de leurs origines en attendant, d’une veille5 à l’autre, leur sauvetage par Terre… Des animaux à six pattes et deux cœurs, du sucre-desouche et des ondulalgues, les troncs brûlants des arbres... Ça ne tient pas debout. Ça ne nous concerne pas. 

Et pourtant si. Sans aller jusqu’à dire, comme Chris Beckett lui-même6, que la littérature romanesque « réaliste » serait un sous-genre de la fantasy, l’histoire qu’il nous raconte est, aussi, notre histoire. La décadence d’une société fermée où le besoin pourtant devenu vital de renouveau se heurte à la profonde appréhension de trahir l’héritage et d’abandonner la chimère commune. 

Alors on écoute le radotage des Anciens mais on ne sait plus compter avec exactitude, les mots se déforment, les adverbes d’intensité et les superlatifs sont remplacés par le redoublement du mot. Chris Beckett, par le simple pouvoir de l’imagination, crée un monde exotique-exotique et cohérent-cohérent, constitué d’un nombre d’éléments suffisamment restreint pour qu’il soit possible et même facile de se le représenter. Les images se forment toutes seules dans le cerveau lisant, de belles images, riches, colorées, sonores. La seule source de chaleur : l’énergie géothermique transmise par les arbres. Les seules sources de clarté : les fleurs lumineuses des arbres et ces curieux lampions organiques que portent sur eux les animaux7

Les personnages sont dessinés avec subtilité, ils ont de la chair et du répondant. La (joliejolie) héroïne en pince pour le beau héros mais rien n’est simple et l’amour-l’amour… Il y a plus urgent. 

Je me perds un peu entre Vallée-Cercle et Chutes-Sortie, entre Combe-Etang et Noirneige ; le désir m’a pris d’une carte, que j’imagine punaisée au mur du bureau de Chris Beckett, façon Tolkien et sa Terre du Milieu, et puis j’ai pensé qu’après tout, ce manque me permet de vivre de plus près l’expérience des personnages eux-mêmes, qui peinent parfois à trouver leur chemin. 

Il me reste une question, qui concerne la forme narrative. Le récit est pris en charge alternativement par les personnages. Pourquoi pas. Mais l’auteur pouvait, à mon sens, en tirer meilleur parti. Chevauchant leur récit sur celui du précédent et marchant pour ainsi dire dans ses pas, ils racontent tous, me semble-t-il, de la même façon ; pourquoi ne leur avoir pas donné à chacun sa voix singulière ? 

Les critiques s’accordent à complimenter le traducteur, Laurent-Philibert Caillat. Sans avoir vu le texte original1, je leur donne crédit. D’une part, le texte se déroule sans une anicroche, comme une roue de vélo bien graissée dont les patins de frein ne frottent pas. Je jurerais qu’on n’y trouve pas une seule faute d’orthographe, une seule virgule mal placée : de la belle ouvrage. Et puis, surtout, les habitants d’Eden ont un langage à eux, facile à comprendre pour le lecteur et tout à la fois inventif et ça, il fallait en trouver l’équivalent en français : C’est réussi. 

J’ai refermé le livre avec la hâte de lire la suite. Contrairement aux habitants d’Eden, je n’étais pas pressée que Terre vienne me chercher – pour aller surveiller la soupe. La suite, je ne l’ai pas sous la main. Tant pis, j’attendrai la parution en poche du 2e volume de la trilogie le 7 avril prochain, sous le titre Les enfants d’Eden, censé traduire, si j’ai bien compris, Mother of Eden. Il est vrai qu’en français, La mère d’Eden… 

Qu’à cela ne tienne, je relis ce premier tome. À la deuxième lecture, ça tient la route. 

Victoria Horton. 9 mars 2017


1 Prix Arthur C. Clarke du roman de science-fiction publié au Royaume-Uni en 2012
2 Couchent, dans leur langage abâtardi
3 Avec les inconvénients de la consanguinité
4 Durée approximative d’une gestation humaine, qui sert à mesurer le temps long
5 Durée correspondant plus ou moins à une journée
6 chris-beckett.com
7 On voit si bien évoluer bêtes et gens qu’il faut bien reconnaître que la nuit perpétuelle reste difficile à se représenter. On pense à la possibilité d’un beau film, mais comment éclairer la scène ?