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  Ce n’est qu’un débat, continuons nos lectures
par Jean-Claude Vallejo

Bassin-versantMichel Diaz
Bassin-versant
Préface de Jean-Marie Alfroy
Editions Musimot, 2018

Après Fêlure en 20171, Michel Diaz publie à nouveau de la poésie chez Musimot. Ces proses poétiques se placent sous la double invocation de Nietzsche, avec l’art et la poésie « juste pour ne pas trop mourir d’une vérité qui persiste à souffler à l’encontre du vent », et de Garcia Lorca, pour le « probable paradis perdu » de la terre que le poète s’efforce de retrouver. La disposition de ces quatorze textes fraie une sorte de chemin à travers de vagues ténèbres…

Dès les premiers mots, la « méthode » est posée :

Être là.
Et suspendre son pas, sa pensée. S’arrêter.

Quelque chose donc de l’épochè phénoménologique de Husserl ? Entre conscience de soi et présence au monde, l’être-au-monde, « l’être-là » (le Da-sein, pour parler comme Heidegger) se construit autour du creux de l’absence de la mère, autour du vide originel et freudien qui reste à remplir de la vie à venir. Si « l’être est antérieur au néant et le fonde », comme l’écrivait Sartre, « le néant hante l’être ». Mais quittons ces approximations existentielles, sinon existentialistes, pour revenir à la poésie de guetteur admirable qui est celle de Michel Diaz, capable de saisir fugitivement, derrière la pluie, la beauté, une poussière de lumière, qui avait la blafarde et inconsistante clarté d’un rêve, un monde, je le devinais, une bulle de temps primitif, suspendue et flottante, que je ne voudrais plus quitter, sinon en renonçant à ce qui, de moi-même, avait cru, un instant comprendre de l’éternité. Mais tout est mouvement, passage vers l’abîme, coulisses d’un temps d’où l’on ne revient pas. Face à cela, le désir, la tentative de suspendre ses pas, ses pensées et ses mots, pour ne faire plus qu’un avec ce que l’on croit comprendre de la raison d’être d’un monde, cet infini possible… Le lecteur se laisse emporter par la langue, les mots et les images que ces proses superbes nous offrent et dont on ne peut que reprendre à l’envie la lecture, troublé et happé par ce quelque chose, ce je-ne-sais-quoi qui nous surprend, nous émerveille en son jaillissement et à la fois nous blesse. Mais qui pourtant est là, constamment se dérobe et s’éloigne.

De ligne de crète en ligne de flottaison ou autre ligne de partage des eaux, l’existence, erratique, fragile et incertaine, tâtonne, tente de retenir les plus fugaces perceptions élémentaires et cosmiques. Elle s’efforce de s’en faire le réceptacle, ou bien le creuset. La pure et haute poésie de Michel Diaz ne trace-t-elle pas finalement ce bassin-versant, ce territoire mouvant où s’écoulent les flux des sensations, de la vie et de la conscience ? Ces pages magnifiques touchent à ce qui est de plus profond en nous.

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Baptiste-MarreyBaptiste-Marrey
Des belles utopies aux dures réalités
Parcours d’un militant culturel, 1954-2016
Collection Les Placets invectifs
Obsidiane, 2017

Les éditions Obsidiane de François Boddaert ont eu l’idée de publier, fin 2017, dans sa collection de textes cultivant la veine pamphlétaire dénommée Les Placets invectifs, le nouveau livre de Baptiste-Marrey. L’occasion pour ce dernier d’évoquer (même si les deux se croisent parfois) non pas sa vie d’écrivain mais plutôt sa vie professionnelle et de militant culturel sur plus de soixante années. En texte introductif, il en livre une esquisse qui va de sa rencontre décisive avec Albert Camus et des belles utopies de la décentralisation théâtrale aux dures réalités des vicissitudes qui justifient les combats menés en divers lieux et diverses instances, bref, tout ce qui constitue une riche et longue expérience.

Après ce rapide portrait de l’auteur en militant, l’ouvrage se compose de trois textes. Le premier est la reprise, légèrement remanié, de Les nouveaux habitants2 où il analyse de manière très fine l’évolution de la sociologie urbaine et des politiques culturelles qui en découlent, dans les années soixante et dans la période 1976-1982, et où il souligne le rôle des nouvelles municipalités de gauche jusqu’à l’accession au pouvoir en mai 81, et au premier Jack Lang. Ce texte enracine clairement le parcours militant de Baptiste-Marrey et, comme toujours avec lui, nous éclaire par ses mises en perspectives et nous nourrit de faits et d’anecdotes significatifs. Le résultat est passionnant et nous apprend beaucoup.

Le deuxième texte Yerres : hier ou le gymnase détruit est sous-titré Pamphlet dans le goût populaire. Écrit en octobre 2016, Il aborde l’expérience de Baptiste à la tête de l’Atelier d’Animation Artistique du Centre Éducatif et Culturel de cette ville, de 1969 à 1972. Il évoque ce gymnase-salle de spectacle d’une conception originale à travers le récit de spectacles, récitals ou concerts mémorables qui y ont eu lieu : Ferré, Nougaro, Barbara, Gustav Mahler avec l’Orchestre de Paris dirigé par Carlo Maria Giulini (concert qui inspira pour une part, avoue ici BaptisteMarrey, l’écriture des Papiers de Walter Jonas). Hommage à ceux qu’il a accompagnés dans cette aventure, Paul Chaslin, Augustin Girard, Paul Teitgen, c’est aussi une charge virulente
contre l’actuel maire d’Yerres, Dupont-Aignan, destructeur de ce gymnase et en particulier du remarquable escalier dû au sculpteur Marino di Teana3.

Le recueil s’achève par un autre pamphlet (dans le style énervé), écrit lui aussi en 2016, NewPi, ou les Nouveaux Pompiers4 : un constat amer sur les espoirs déçus des belles utopies nées dans l’après-guerre autour du théâtre et de la décentralisation dont Baptiste-Marrey fut un  pionnier et même un soutier ; espoirs déçus, espoirs dissous dans les dérives d’un Nouveau Pompiérisme que Baptiste dénonce avec une verve et avec une énergie extraordinaire qui le caractérisent si bien. Il a le sentiment d’être revenu au temps des Vieux Pompiers installés du théâtre de son adolescence et que les décennies suivantes de la décentralisation théâtrale avaient bousculé. Mais il garde à quatre-vingt-dix ans passés, chevillé au corps et au cœur, l’espoir, pour les plus jeunes, de nouvelles utopies, une espérance sauvage, militante, renversante, pour reprendre les mots sur lesquels s’achève le témoignage de ce parcours exemplaire et hors du commun. Militant du Théâtre et de sa décentralisation, mais aussi de la Culture, n’oublions pas que Baptiste est aussi un militant du Livre et de la Librairie.

L’expérience de Baptiste va à l’encontre souvent des opinions et versions officielles, il les dérange aussi. On aime bien, de même, qu’il boucle l’architecture de son recueil en ajoutant, à la date du 24 août 2017, une citation de Vaclav Havel (de 1992), dont nous extrayons ces mots : « redire la vérité aura un sens en soi, ne serait-ce que celui d’une brèche dans le règne du mensonge généralisé. »

Merci à Baptiste pour les nombreux textes qu’il a donnés à L’Iresuthe. J’en ai recensé dix-sept à ce jour, que nous avons publiés sur une période de quinze années. Beaucoup ont un rapport direct ou indirect avec ce parcours de militant infatigable de la Culture.

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Toujours chez Obsidiane, sont parus en avril 2018 :

– De Claude Adelen, « Je déteste les dieux qui n’ont pas mal aux pieds » Variations Hugo dans la Collection Les Placets invectifs. Un excellent livre qui revisite à la bonne hauteur d’indignation l’œuvre et la vie du poète-océan et de sa postérité ainsi que ses critiques ; le poète, le romancier, le dramaturge, l’essayiste, le politique, l’amoureux, le visionnaire, le proscrit… On n’en a pas fini avec l’homme Hugo qui écrivait dans La Légende des siècles :

Si j’abaisse les yeux, si je regarde l’ombre,
Je sens en moi, devant les supplices sans nombre,
Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas
Une indignation qui ne m’endurcit pas.

– De Paol Keineg, Des proses qui manquent d’élévation. Près d’une centaine de textes brefs mais efficaces, souvenirs simples et quotidiens, méditations un brin ironiques sur le monde proche ou lointain, sur l’écriture, et qui révèlent au coin de la phrase souvent d’aphoristiques perles. Parcouru par un humour décapant, non dénué d’autodérision.

François Boddaert anime les éditions Obsidiane depuis 1978. Il en commémore donc en juin les quarante ans avec la publication d’un ouvrage collectif, Le Grand Mangement, 34 recettes et propos de tables proposés par des auteurs proches.

En juin est également annoncé un nouveau livre (illustré) du peintre et poète Gérard Titus-Carmel : Serpentes, qui inaugure une nouvelle collection poésie, Le Carré des lombes.

Quarante ans, et un nouveau départ puisque, dans le même temps, François Boddaert nous annonce, également pour juin, l’achèvement de la superbe collection Les Solitudes, avec son cent-unième numéro, une anthologie de Jean-Michel Frank (1922-1988), écrivain injustement méconnu, Les funestes roses de ma tête, avec des préfaces de François Boddaert et de Philippe Jaccottet.

JCV


1 Voir L’Iresuthe n° 39, hiver 2017

2 La première version de ce texte était parue en mai 1982 aux éditions Actes Sud. Désormais introuvable, on s’en doute, elle figurait dans la première livraison d’une revue publiée par Hubert Nyssen, intitulée
Cahiers de Pierre-Baptiste. Le sous-titre du volume, Morceaux en forme de poire, précisait qu’il s’agissait d’essais et commentaires sur la décentralisation. L’article les nouveaux habitants y était signé d’un certain B.W. Baptiste, pseudonyme qui précéda le choix définitif du nom de Baptiste-Marrey. Nous étions au début d’une collaboration avec Actes Sud qui dura environ dix ans et connut la publication d’une dizaine de livres dont le fameux Les Papiers de Walter Jonas (1985).

3 On pourra se reporter sur ce point au numéro 34 de L’Iresuthe paru à l’été 2015, où nous publiions un bel article de Baptiste-Marrey intitulé Le Centre éducatif et culturel D’Yerres : un modèle pour l’avenir ? Il complètera utilement la lecture de ce texte en apportant d’autres et nombreuses précisions. Sur le Dupont-Aignan d’aujourd’hui, on peut lire, toujours sous la plume pamphlétaire de Baptiste, et toujours dans L’Iresuthe, dans le numéro 42 paru en cet hiver 2018, Le nouveau sacre de Reims.

4 Une précédente version de ce texte, avec quelques variantes, fut publiée par nos soins dans le numéro 38 de L’Iresuthe, paru à l’automne 2016.